Les territoires face au défi de l’IA
Philippe Martin
La technologie et les entreprises innovantes dessinent une nouvelle carte des territoires. Exemple dans les Hauts-de-France, lors d’un passionnant débat organisé à Lille par La Villa Numeris avec le concours de Régions Magazine.
En partenariat avec Régions Magazine, le think tank La Villa Numeris poursuit son cycle de rencontres sur les Régions et l’intelligence artificielle, la dernière en date sur le site d’EuraTechnologies, à Lille. Les enjeux liés à l’implantation des infrastructures physiques et aux défis environnementaux, à l’accompagnement du tissu économique traditionnel et à la montée en compétences ont été abordés au cours de cet événement.
« On voulait regarder comment cela se passait dans les différents territoires français », explique Philippe Martin, directeur de la rédaction de Régions Magazine, évoquant le dossier spécial de Régions Magazine “Les Régions face à l’IA”, paru en décembre dernier. David Lacombled, président de La Villa Numeris, explique la démarche adoptée : « montrer que nos régions ont des talents, des savoir-faire et qu’il faut les encourager ».

Pour débuter la rencontre, Philippe Martin propose un détour en Andalousie, très en avance en matière d’IA. Forte de l’Agencia Digital de Andalucia (ADA), un assistant conversationnel intitulé “JuntaGPT” a été créé avec « une transparence totale, une sécurité absolue et l’ensemble de la structure organisationnelle de la région ».
L’efficacité est bien au rendez-vous : une question est réglée en 400 millisecondes. L’impact est concret : « 240 000 fonctionnaires l’utilisent déjà, et la population va être amenée, de plus en plus, à l’utiliser ». Au passage, Philippe Martin rappelle toutefois que « le budget de la région d’Andalousie est égal à l’ensemble des budgets des 18 régions françaises ».
Et d’évoquer le projet de campus numérique en Seine-et-Marne, en Île-de-France, première région d’Europe, en termes de PIB. Ce campus pourrait devenir le « plus grand centre européen dédié à l’IA ». Ou encore le projet Dihnamic lancé par la Région Nouvelle-Aquitaine et son Agence de l’Innovation ; DIVA (Digital Innovation Value Accelerator), dispositif de la Région Pays de la Loire à destination de ses entreprises.
Ainsi que le plan “Sud IA” de la Région SUD – Provence-Alpes-Côte d’Azur, le cluster IA Grand Est ENACT de la Région Grand Est, le projet pluridisciplinaire Normanthia de la Région Normandie, l’Agence de l’IA de Bourgogne-Franche-Comté, ou le comité régional de la donnée et de l’IA de la Région La Réunion.
L’échelle est bien celle des régions
« L’échelle est bien celle des régions », témoigne Fanny Lefebvre, conseillère spéciale auprès du président Xavier Bertrand au conseil régional des Hauts-de-France. « On porte cette ambition d’être la valeur européenne de l’intelligence artificielle ». La Cité de l’IA en est une illustration particulièrement marquante. C’est, selon David Lacombled, « sûrement un des projets les plus emblématiques, les plus visibles en région ».
Manuel Davy, président de la Cité de l’IA souligne, effectivement, l’originalité du projet né « d’une initiative patronale qui partait du constat qu’en 2019, l’intelligence artificielle avait très certainement percuté le monde économique et qu’il était nécessaire de s’emparer du sujet ». Il loue la « capacité à coopérer, un des marqueurs de notre territoire. Un ensemble de bonnes volontés qui se sont mobilisées pour se dire qu’il faut qu’on aide notre territoire à progresser plus vite sur l’intelligence artificielle ».
Se détache ainsi « la volonté de mettre en mouvement le territoire ». La portée de la région a une résonance au-delà des frontières. Ainsi, Fanny Lefebvre souligne que la région Hauts-de-France « est très en phase avec le Canada et a noué des partenariats très étroits ».
Cet état d’esprit est relevé par Benoît Tabaka, secrétaire général de Google en Europe du Sud. S’il rappelle que Google est bien souvent associé au moteur de recherche, c’est aussi « la capacité offerte aux acteurs de la distribution du territoire de pouvoir toucher leurs publics partout en France et d’exporter ». « On travaille d’abord aux côtés et au contact de ces acteurs, de ces partenaires. La chaîne d’intervention, au niveau des écosystèmes, se fait aussi dans le domaine de la recherche ».
Les ponts sont, de plus en plus, instaurés entre les instituts, les équipes de recherche, les chercheurs partout en région. Il s’agit bien de « créer cette intelligence collective pour essayer de répondre à certaines problématiques de la santé, de l’environnement, de la mobilité, de la transformation ».
Un avenir pas très clair…
« Où y a-t-il aujourd’hui de l’énergie disponible qui ne met pas aussi en péril le réseau de manière générale, où y a-t-il des terrains et où y a-t-il de la connectique ? » Autant de questions à poser pour « cibler des lieux d’investissement », estime Benoît Tabaka qui tient à « s’assurer du besoin et des capacités de calcul ».
Et de préciser que Google a « la capacité de maîtriser l’intégralité de la chaîne de valeur et de pouvoir ajuster nos besoins de capacité par rapport à ce que nous, on projette sur les 5, 10, 15 prochaines années ».

« L’avenir de cette industrie n’est pas du tout clair », estime Manuel Davy pour qui « il faut rester extrêmement prudent et à l’écoute de l’évolution technologique qui va très vite dans un sens comme dans l’autre ». « C’est compliqué de savoir, en fait, quel sera le taux d’utilisation de l’IA dans 5, 10, 15 ans. C’est très difficile de le prédire aujourd’hui », constate Benoît Tabaka, notant que « la course aux data centers est une course spéculative immobilière ». Or, il ne partage pas ce point de vue : « nous, on construit, on développe parce qu’on veut utiliser l’intégralité du bâtiment ».
De son côté, Fanny Lefebvre prône « des data centers qui apportent de la valeur ajoutée au territoire ». Aussi, « des contreparties sur l’emploi, la formation, pour nos entreprises, nos universités pour qu’elles puissent accéder à la puissance de calcul » sont demandées.
Les regards se tournent aussi vers l’espace. « On a lancé notre premier data center satellite, la semaine dernière avec SpaceX », partenaire du projet, explique Benoît Tabaka pour qui il s’agit d’une version de test.
L’Europe n’a pas dit son dernier mot
« On réussira à être cette valeur européenne si on embarque sur les usages et sur l’information très largement », estime Fanny Lefebvre. Pour Manuel Davy, « notre positionnement, ce qui peut apporter de la valeur dans cette discussion, c’est d’être factuel ». Sa priorité consiste à « faire comprendre aux dirigeants que l’IA est pour tout le monde et que ce n’est pas qu’une question de moyens ».
Il souligne l’importance des compétences, un des sujets « sur lesquels on travaille avec l’ensemble de l’écosystème pour proposer des formations », note-t-il rappelant que « le sujet de la PME et de l’ETI est absolument fondamental parce que c’est un élément-clé de notre écosystème économique régional ». Optimiste, Benoît Tabaka partage cette approche : « aller travailler également avec les salariés » en insistant sur la montée en compétences.
Sur les enjeux environnementaux, Manuel Davy évoque la question de la consommation de l’eau avec les data centers. Benoît Tabaka fait référence aux « capacités de refroidissement par d’autres technologies, notamment la climatisation ». Il porte aussi le débat sur la récupération de la chaleur et la façon « dont on la réinjecte de manière vertueuse pour, par exemple, des agriculteurs, des réseaux de chaleur urbaine, à proximité ». Benoît Tabaka évoque l’attention portée aux réseaux bas carbone Il s’agit bien de « créer cette logique de cercle vertueux ».
Une logique, au cœur de la démarche européenne, un continent qui, pour David Lacombled, « n’a pas dit son dernier mot et a de nombreux avantages dans la compétition internationale d’un vaste marché, de formation et d’exigence ».