Formation : « Une décision d’une brutalité totale »
Philippe Martin
La décision du gouvernement de supprimer les crédits versés aux Régions pour l’apprentissage passe très mal chez les élus régionaux. L’absence de dialogue aussi.
« Un désengagement d’une radicalité absolue ! » Les mots sont durs, pas vraiment dans le style de François Bonneau, le toujours modéré président de la Région Centre-Val de Loire. Mais on ressent sa colère, sourde et à peine dissimulée : « Avec cette décision d’une brutalité totale, on est en train de tuer l’ascenseur social dans notre pays, à un moment où le chômage remonte de façon importante ».
En cause : la décision du gouvernement de Sébastien Lecornu, de supprimer purement et simplement les derniers crédits versés par l’État aux Régions pour qu’elles continuent à faire vivre l’apprentissage en France. Les chiffres sont effectivement spectaculaires : de 268 M€ en 2025, on est passé à 33 M€ à 2026, puis à… zéro en 2027. Décision annoncée par un simple coup de téléphone du Premier ministre à la présente de Régions de France Carole Delga. Difficile de faire plus inélégant.
Et il en va de même pour les formations destinées aux demandeurs d’emplois, tellement précieuses en ces temps où la récession économique se fait sentir : 673 M€ de fonds de l’État en 2025, 527 M€ en 2026 et… plus rien pour 2027. Bien sûr, tout le monde est conscient que les caisses sont vides et qu’il faut faire des économies. Mais s’attaquer à l’apprentissage et à la formation des chômeurs, était-ce bien la priorité ? Certainement pas aux yeux des présidents de Régions en tout cas, ni, à les entendre, au monde économique régional. Et on l’a bien senti tout au long de la conférence de rentrée animée par François Bonneau, en tant que président de la Commission Éducation, orientation, formation et emploi à Régions de France.
L’apprentissage c’est, depuis des années, la pierre d’achoppement entre les Régions de France et les gouvernements successifs. La loi du 5 septembre 2018 “Pour la liberté de choisir son avenir professionnel”, portée à l’époque par la ministre Muriel Pénicaud, qui a ôté aux Régions l’essentiel de leurs compétences en matière d’apprentissage, a certes permis de booster le nombre d’apprentis (de 306.000 en 2017 à près de 900.000 en 2024), grâce notamment à une aide de l’État versée aux entreprises embauchant un apprenti. Mais elle a entraîné deux effets négatifs.
La réforme de l’apprentissage n’a que très peu concerné les métiers en tension dans les territoires
D’abord, cette manne a creusé un véritable gouffre financier, dénoncé à maintes reprises par la Cour des comptes : près de 15 milliards d’euros ! Ce qui explique en partie les restrictions financières actuelles. Mais surtout elle a permis de développer un apprentissage centré sur les diplômes de l’enseignement supérieur, le nombre d’apprentis en licence ou master augmentant de…+415 %, contre seulement +76 % pour les diplômes inférieurs ou équivalents au baccalauréat (sources Darès). Là où se situent les métiers en tension, dans l’industrie, dans le bâtiment, dans les services à la personne, dans la restauration…
l’abandon de la promesse républicaine : on ne parie plus sur nos jeunes
D’où la colère ressentie aujourd’hui par les élus régionaux, qui ont continué, avec leurs moyens, à faire vivre des CFA de villes moyennes et de secteurs plus ruraux, au plus près des besoins réels de territoires. « L’abandon pur et simple de l’apprentissage par l’État, c’est un choix dramatique, c’est l’abandon de la promesse républicaine : on ne parie plus sur nos jeunes », assène Valérie Debord, première vice-présidente de la Région Grand Est, en charge notamment de la Formation et de l’Emploi.
La rupture de l’équité territoriale passe mal. « Imaginez que je veuille créer en Centre-Val de Loire une formation dédiée aux métiers de la paille pour les constructions en matériaux biosourcés, une vraie filière d’avenir, explique François Bonneau, toujours concret. Je n’aurai évidemment pas 30 apprentis dès la première année. Avec le système actuel, un petit CFA tourné vers ces métiers serait déficitaire, et donc non viable. Résultat : les apprentis iront plutôt à Orléans dans un CFA plus grand… et nous ne formerons pas à ces métiers d’avenir ».
Une recentralisation rampante
Au-delà de ces préoccupations immédiates, c’est le sentiment d’une recentralisation rampante mais permanente qui se fait jour chez les élus régionaux, peu convaincus des ouvertures de dialogue avec les ministres concernés. D’autant que ce n’est pas leur seule préoccupation du moment.
Il y a d’abord le changement climatique, le printemps et l’été caniculaire qui ont rendu les conditions de travail dans les lycées (mais aussi les collèges ou les écoles) très difficiles, et ce dès le mois de mai. Il va falloir aux Régions adapter les… 43 millions de mètres carrés que représentent les 3.700 lycées dont elles ont la charge. Elles ont bien sûr largement commencé à le faire : végétalisation des cours, matériaux isolants, systèmes de rafraîchissement, plans de sobriété des usages, généralisation de la géothermie sont au programme et souvent en cours d’application.
Mais chacun est conscient qu’il va falloir passer rapidement la vitesse supérieure, et que le coût en sera évidemment monstrueux. Impossible sans une mobilisation conjointe État-Collectivités… qui ne semble pas à l’ordre du jour.
D’ici à 2035, selon les prévisions du ministère de l’Éducation nationale, on comptera 230.000 lycéens en moins, soit 10 % des effectifs France entière
Autre souci : l’évolution démographique. Avec pour commencer un chiffre qui fait (presque) froid dans le dos : d’ici à 2035, selon les prévisions du ministère de l’Éducation nationale, on comptera 230.000 lycéens en moins, soit 10 % des effectifs France entière. Évidemment, la crainte des Régions (et des autres strates de collectivités, chacune à leur niveau) est de voir cette situation entraîner la fermeture d’établissements de petite taille, dont l’existence ne serait plus justifiée par un effectif suffisant.
« Nous vivons déjà les déserts médicaux, il ne faudrait pas que demain nous ayons à affronter les déserts éducatifs », assène Kamel Chibli, vice-président de la Région Occitanie en charge de l’Éducation. Là encore, les solutions existent, elles passent par une territorialisation maximale de la formation, par la création de maisons de l’éducation, par un développent des transports scolaires permettant d’irriguer les établissements en mal d’élèves…
Mais là aussi, la solution ne pourra passer que par un dialogue permanent, constructif et respectueux entre les collectivités et les ministères concernés. A écouter le discours des élus régionaux, il semble qu’il y ait là une forte marge de progression…
En chiffres
8
En milliards d’euros, les dépenses des Régions pour leurs lycées. Soit 3.587 € en moyenne par lycéen.
55.800
Les nombre d’agents régionaux dans les lycées.
2,6
En milliards d’euros, les investissements des régions en travaux dans les lycées.
Retrouvez ici le dossier présentant la rentrée des classes dans les établissements régionaux.







