Voyage dans l’excellence militaire à la française
Philippe Martin
La Direction générale de l’armement joue un rôle capital dans l’écosystème de défense français. Le point avec son directeur de l’industrie Benoît Laroche de Roussane.
On n’entre pas à la DGA comme dans un moulin. Logique : la Direction générale de l’Armement se trouve au cœur du ministère des Armées, ce grand vaisseau de béton et de verre posé au bord du boulevard du général Martial Valin (Paris XVème), où se côtoient chaque jour près de 10.000 civils et militaires au service de la Défense nationale.

Service auquel participe au premier chef la DGA. Son rôle ? Equiper les forces armées françaises et promouvoir les exportations de l’industrie françaises de défense. Une mission plus prééminente que jamais, dans la situation chaotique que vit notre planète, secouée par des conflits à la fois violents et proches en Ukraine et au Moyen-Orient.
Voilà qui rend d’autant plus précieux le témoignage de Benoît Laroche de Roussane, directeur de l’industrie de défense de la DGA. Cet ingénieur des Mines de 41 ans, polytechnicien, qui a travaillé dans le privé mais aussi à la direction de l’INRIA, nous livre ici sa vision de l’excellence militaire à la française, combinant vision stratégique de moyen et long terme, et expertise industrielle.
Régions Magazine : Pouvez-vous, en quelques mots, rappeler le rôle de la Direction générale de l’armement, et les enjeux que ce rôle englobe ?
Benoît Laroche de Roussane : La DGA, ce sont près de 11.000 salariés répartis sur tout le territoire, dont le rôle principal est d’accompagner dans la durée la BITD (NDLR : la base industrielle et technologique de défense regroupe l’ensemble des entreprises qui travaillent dans ce secteur et produisent les équipements pour les armées), afin de produire de manière souveraine et indépendante une politique industrielle de la défense. Il faut rappeler que si la France fabrique beaucoup pour elle-même, elle est aussi le deuxième exportateur d’armes dans le monde.

Nous sommes également le seul pays, en tout cas de notre taille, à fabriquer l’intégralité de ses armements, avec une volonté permanente d’excellence.
RM : En juin 2022, en raison du conflit ukrainien, le président de la République Emmanuel Macron a appelé la BITD à « entrer en économie de guerre ». Qu’est-ce que cela a changé pour vous ? Et où en est-on aujourd’hui ?
BLR : Comme vous l’imaginez, ce qui était vrai en 2022 l’est encore davantage en 2026 avec le conflit en Iran. La France est entrée – et l’Europe avec elle – dans une période de réarmement très nette. Pendant des années, notre industrie de défense a produit du matériel de pointe, plutôt en petite quantité. Nous sommes revenus aujourd’hui à une production plus massive, mais aussi plus diversifiée, plus ciblée : il n’est plus question de fabriquer un missile qui coûte 500.000 dollars juste pour abattre un drone…
Le rôle de la DGA, dans ces conditions, est d’accompagner notre tissu industriel, qui comprend bien entendu des acteurs de premier plan comme Thalès, Dassault ou Naval Group, mais aussi un nombre très important de PME ou d’ETI que nous soutenons sur le plan financier comme sur celui des ressources humaines.
Cette industrie présente quelques caractéristiques communes, et j’ajoute, uniques : elle produit des systèmes de haute technologie, dans un cadre très règlementé, soumis à des autorisations contraignantes. Nous leur expliquons ce que la BITD attend d’elles, nous participons à leurs besoins importants de recrutement. Nous pouvons aussi les pousser à s’appuyer davantage sur l’industrie civile.
Comment Renault est appelée à travailler avec l’industrie de défense.
RM : Justement, le ministère des Armées et la DGA ont sollicité des industriels travaillant hors du champ militaire, comme Renault, à opérer également pour la défense. Pouvez-vous fournir quelques exemples de cette stratégie ?
BLR : Oui, l’exemple le plus connu est l’association entre le groupe Renault et la société Turgis et Gaillard pour produire en série un drone militaire téléopéré à longue portée baptisé Chorus, dans les usines Renault du Mans et de Cléon.
La DGA pilote l’opération, pas seulement pour les pousser à s’associer, mais aussi pour travailler avec eux sur la conception même des engins, afin de réduire fortement les coûts de fabrication. Les premiers prototypes doivent être livrés dès 2026.
D’autres opérations du même type sont en cours, mais il est encore un peu tôt pour en parler ici…
RM : Pouvez-vous dire quelques mots sur l’exercice Orion 3 qui s’est déroulé du 27 au 30 avril sur les sites de Clermont-Ferrand et de Moulins, autour de la 13ème base de soutien du matériel de l’armée de terre (BSMAT) ?
BLR : Il s’agit d’exercices de préparation opérationnelle à forte intensité, destinés à préparer notre armée à faire face à des situations complexes, et que nous pratiquons régulièrement. La nouveauté, avec Orion 3, c’est qu’au-delà des traditionnels aspects purement militaires, nous avons cherché à en mesurer l’impact sur l’ensemble de la vie de la nation, sachant que sa capacité à soutenir nos forces constitue un élément-clé.
Nous avons testé nos capacités de production industrielle, mais aussi de réquisitions, en simulant la réponse de la Nation face à une crise de défense majeure. Nous nous sommes appuyés sur les services déconcentrés de l’Etat, à commencer par les Préfectures, mais aussi sur les collectivités, en cherchant à fédérer l’ensemble des acteurs publics et privés d’un territoire. Et bien sûr les entreprises de production, qui ont accueilli des personnels de la DGA, pour simuler une mise à disposition temporaire de salariés au service de la défense.
Un très bel exercice, qui a suscité l’enthousiasme des participants, de la DGA bien sûr, mais aussi des entreprises concernées et des acteurs des territoires sur lesquels l’opération a été menée.
RM : Vous avez l’habitude travailler avec les Régions…
BLR : Oui, la DGA – ou le ministère des Armées- a signé des conventions avec la grande majorité des Régions, notamment pour accélérer le développement des entreprises du secteur, en nous appuyant souvent sur le concours de Bpifrance. C’est indispensable, car elles ont une connaissance très fine de leur tissu industriel.
18 sites répartis en France et autant de spécificités.
RM : La DGA possède 18 sites répartis sur une bonne partie du territoire français. Pouvez-vous en quelques mots rappeler leurs rôles et leurs spécificités ?
BLR : La DGA compte environ 10.700 collaborateurs, dont plus de 8.000 sont répartis à travers le territoire. Je crois pouvoir dire que cela constitue un modèle unique en Europe, car nous ne sommes pas seulement une centrale d’achat, nous proposons aussi notre capacité d’expertise et d’organisation.
Ces expertises sont différentes selon les régions : à Bourges c’est une DGA Technologies terrestres. Les essais de missiles et de drones se font en zone côtière, en l’occurrence aux Iles du Levant et à Biscarosse.
Le centre DGA Techniques hydrodynamiques évalue les performances des futurs navires, en s’appuyant sur des maquettes de grande taille et de la simulation numériques, à Val-de-Reuil dans l’Eure.
Sur le plateau de Saclay, en Île-de-France, DGA Essais propulseurs est le leader européen pour les essais en conditions de vol simulé, avec une véritable “usine à gaz”, au sens premier du terme, qui produit de l’air à toutes les températures et toutes les pressions pour tester la résistance des appareils en vol.
RM : Vous travaillez avec une dizaine de grands groupes et plus de 4.500 petites entreprises. Quel type de relation la DGA entretient-elle avec ce monde de l’industrie de l’armement, lui aussi très largement réparti sur notre territoire ?
BLR : Nous sommes les clients de référence des grands groupes, avec une relation très intégrée, qui peut aller jusqu’à la co-conception. Le fait qu’un matériel est acquis par l’Armée française est pour eux une référence évidente à l’export.

L’Etat est d’ailleurs actionnaire de la plupart de ces groupes, c’est le cas pour Thalès, Naval Group, KNDS ou Safran par exemple : il y a souvent un siège réservé à la DGA au sein de leurs conseils d’administration.
Cette collaboration va très loin, nous pouvons même contribuer à l’orientation stratégique de ces groupes. Ce qui prouve, si besoin en était, que la DGA n’est pas seulement une centrale de commandes publiques…
Maître d’ouvrage pour le “France libre”
RM : Pouvez-vous dire quelques mots sur le projet PANG (NDLR : porte-avions nouvelle génération, pré-baptisé France Libre) ? La DGA joue-t-elle un rôle dans ce projet ?
BLR : Un rôle central, puisque c’est la DGA qui en assure la maîtrise d’ouvrage, et que c’est DGA Ingénierie et Projets qui pilote la définition et l’architecture générale du navire. Nous intervenons dans tous les domaines structurants, de la coque propulsée à la maîtrise de la fonction nucléaire, en passant par le système de combat.
D’autres centres de la DGA apportent et vont apporter leurs compétences spécifiques, qu’il s’agisse de la propulsion, de la dimension numérique, des essais en vol ou de missiles, ou encore de l’agrandissement du bassin dans le port de Toulon qui accueillera le navire.
Le programme a été notifié fin 2025, nous accompagnerons notre tissu industriel jusqu’à la sortie du porte-avions, prévue à l’horizon 2038. Mais nous nous projetons beaucoup plus loin, puisque nous intégrons déjà des process pour le recyclage de l’objet, à l’horizon… 2090.
Propos recueillis par Philippe Martin
L’intégralité de cette interview est à retrouver dans le n°179 de Régions Magazine, actuellement en kiosques.






