Les Régions face au défi de l’IA
Comment les collectivités régionales, mais aussi les entreprises travaillant en région, font-elles face à la “vague IA” qui nous submerge ? Retrouvez dans Régions Magazine un dossier entièrement réalisé… sans recours à l’IA.
Philippe Martin
Une politique de l’IA à l’échelle nationale « ne peut se dispenser d’un ancrage territorial. Or, les actions à destination des territoires n’ont pas constitué jusqu’à présent une priorité de la Snia (Stratégie nationale pour l’intelligence artificielle ». Voilà ce qu’affirme un récent rapport thématique de la Cour des comptes, publié courant novembre. Un rapport pourtant assez positif en ce qui concerne cette stratégie, initiée dans notre pays dès 2018.
Un demi millier de chercheurs et une troisième place mondiale
En effet, selon ce même rapport, grâce aux investissements consentis notamment dans le secteur de la recherche, et selon le “Global AI Index”, la France est passée de la 13ème à la 5ème place, et même au 3ème rang mondial entre 2024 et 2025 en matière de recherche et de formation ! Les chiffres sont, il est vrai, assez spectaculaires : 500 chercheurs regroupés au sein des “Instituts 3IA”, création et développement du supercalculateur Jean Zay opéré par l’Institut du développement et des ressources en informatique scientifique (Idris) du CNRS. Ou encore présence sur notre territoire de plus de 1.000 start-ups active dans l’IA, dont 16 licornes (NDLR : start-ups valorisées à plus d’un milliard de dollars).

Enquête « Perception de l’utilisation de l’IA à l’échelle des municipalités » réalisée en ligne par Toluna Harris Interactive, du 16 au 25 juillet 2025. Enquête menée auprès d’un échantillon de 6063 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, ainsi que 4 échantillons complémentaires à Paris (860 personnes), Lyon (458 personnes) et Marseille (422 personnes). Méthode des quotas et redressement.
Pourtant la Cour des comptes déplore le « manque de diffusion de l’IA dans l’économie réelle, les services publics » et, on l’a dit, les territoires. Ainsi qu’un « retard considérable dans le domaine des formations initiales et continues ». Et elle attend beaucoup de la troisième phase de la stratégie nationale présentée en février dernier, identifiant « cinq préalables : gouvernance renforcée, massification des usages, montée en compétences, accès souverain à la donnée, infrastructures adaptées. »

Parmi les recommandations de la Cour, on retrouve aussi la transformation de la commande publique par l’IA, le renforcement de la protection des données ou encore de la formation.
Alors, bien sûr, loin de nous l’idée ou la prétention de critiquer le diagnostic posé par les Sages de la rue Cambon. Toutefois, à la lecture de notre dossier “Les Régions face à l’IA”, on se permettra de nuancer leur jugement. Prenons la formation à l’Intelligence artificielle : on la retrouve un peu partout dans les pages qui suivent.
Dans le privé, grâce par exemple à Google qui, à travers l’expérience de ses Ateliers numérique en région, vient de fêter son millionième citoyen formé au numérique et, de plus en plus, à l’IA. Même chose dans le spectaculaire travail mené en interne chez Orange. Ou encore chez TotalEnergies qui a créé son propre assistant pour acculturer à vitesse grand V plus de 23.000 salariés.
Mais aussi dans le public : la façon dont le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) s’est emparé de cette thématique, à travers modules dédiés, webinaires massifs et formations spécialisées, ne lasse pas d’impressionner. Sans parler du travail mené en interne par les collectivités, à commencer bien sûr par les Régions.
Là encore, notre dossier le démontre, toutes sont engagées, à leur façon et à leur rythme, dans la course à l’IA, ou dans la résistance devant la “submersion IA”, l’un n’empêchant d’ailleurs pas l’autre. A la fois en soutenant des écosystèmes qui se développent rapidement autour de l’IA, en offrant à leurs habitants des services de plus en plus pointus s’appuyant sur l’IA, et bien sûr en initiant des milliers de fonctionnaires territoriaux à son utilisation, dans le but d’améliorer les process, de gagner en efficacité, ou tout simplement d’éviter de perdre du temps.
Vous découvrirez ainsi dans notre dossier le service « Ma Région près de chez moi » voulu par la Région Île-de-France pour guider les citoyens à travers les 350 dispositifs d’aides régionales ; l’outil d’analyse des demandes d’associations élaboré par la Région Sud ; le service DelibIA mis au point par la Région Nouvelle-Aquitaine pour améliorer la production administrative ; ou encore le cluster “IA Grand Est ENACT” qui fédère 21 laboratoires de recherche régionaux sous l’égide de la Région Grand Est.
Bien sûr, le développement de l’IA générative change la donne, oblige à davantage contrôler le flux d’actes, ce qui vaut d’ailleurs pour les administrations de l’Etat, qui elles aussi peuvent être gagnantes : selon une enquête de l’Institut Montaigne, la DGFiP a ainsi traité les 5.400 amendements au projet de loi de finances 2024 en… 15 minutes, contre plusieurs dizaines d’heures auparavant !
Et sur la plateforme Services Public+, 68 % des usagers jugent “utile” une réponse rédigée avec l’aide de l’IA (puis validée par un agent), contre 57 % pour les réponses entièrement humaines.
Tout cela ne va pas sans poser de multiples questions : inégalité d’accès aux droits ; dépendance à des modèles d’IA dont l’immense majorité est hébergée hors d’Europe…
Tout cela ne va pas sans poser de multiples questions : inégalité d’accès aux droits ; dépendance à des modèles d’IA dont l’immense majorité est hébergée hors d’Europe ; disparition de tout contact humain ; risque de l’algorithmisation des services publics ; conséquences environnementales néfastes en raison la surconsommation énergétique des datacenters, etc.
Mais au fait qu’en pensent les citoyens eux-mêmes ? Dans un très intéressant sondage commandé par Google à Toluna Harris Interactive, en juillet dernier, on a demandé à l’échantillon représentatif dans quel domaine ils estimaient que l’IA pouvait avoir un impact positif. Croyez-le ou non, c’est bien la qualité du service lors des démarches administratives qui arrive, en tête devant la santé, le développement économique, et la sécurité des biens et des personnes…
Devant ces résultats, on se doit de revenir aux conclusions du dernier rapport de la Cour des comptes, réclamant la création d’un « secrétariat général à l’IA, rattaché au Premier ministre avec un budget propre et des équipes pluridisciplinaires, en charge de la coordination de la stratégie, d’identifier les besoins, de mobiliser la commande publique ».
On ne peut qu’adhérer à cette idée, mais aussi se demander si la période est bien propice à la création de ce qui s’apparenterait de près ou de loin à une nouvelle Agence de l’État…
Un dossier à retrouver dans le n°177 de Régions Magazine, actuellement en kiosque.



