Désormais, la BEI joue en Défense
Philippe Martin
Depuis deux ans, la BEI est devenue un acteur de premier plan en matière de soutien financier des activités de sécurité et de défense. Explications avec son vice-président Ambroise Fayolle.
Régions Magazine : Il y a deux ans, la Banque Européenne d’Investissement n’intervenait pratiquement pas dans le secteur de la Défense. L’an dernier, elle a porté ses financements de 1,2 à plus de quatre milliards d’euros dans ce domaine. Qu’est-ce qui a changé ?
Ambroise Fayolle, président de la BEI : Le cadre géopolitique du monde a changé. Compte tenu de la situation de guerre et d’instabilité que connaissent plusieurs régions du monde, et notamment l’Ukraine, les États membres de l’Union européenne, qui sont aussi les actionnaires de la BEI, ont estimé que celle-ci se devait de sou-tenir l’écosystème de sécurité et de défense européenne.
D’où l’augmentation significative en peu de temps des financements pour des projets dans le domaine de la sécurité et de la défense. Et la France en est, d’une certaine façon, l’une des premières bénéficiaires, puisque nos financements dans ce domaine se sont élevés l’an dernier à un record de 670 M€.
Mais notre engagement est croissant dans tous les pays de l’UE. Par exemple, nous finançons la construction d’une grande base militaire en Lituanie, à la frontière russe, qui accueillera notamment une brigade allemande sous commandement de l’OTAN.
Et pour la France, quelle forme prend ce soutien ?
Il prend plusieurs formes. Il peut concerner de très grosses entreprises comme Thales, à qui nous avons accordé un prêt de 450 M€, dont 400 M€ pour ses activités en France, pour la recherche et développement, afin d’accroitre ses capacités dans l’avionique (NDLR : équipements électroniques qui aident au pilotage des avions) et les radars de surface. Mais nous soutenons aussi des struc-tures plus petites et particulièrement innovantes.
Pouvez-vous fournir quelques exemples ?
Je peux citer Cailabs, un spécialiste mondial des communications laser, installé à Rennes depuis une douzaine d’années, qui travaille dans le secteur spatial grâce à des stations sol optiques prêtes à l’emploi, équipées d’une technologie de compensation de la turbulence atmosphérique. La BEI lui a accordé un prêt de 37 M€.
Autre exemple avec Gatewatcher, société éditrice de logiciels destinés à améliorer la technologie de détection des cyberattaques, car la cybersécurité figure évidemment au premier rang de nos préoccupations, à qui on a prêté 25 M€. Ou encore Fabentech, à Lyon, un laboratoire de pointe qui a été sélectionné pour construire un bouclier d’antidotes permettant de contribuer à la lutte contre des attaques bactériologiques, en France mais aussi en Europe. Nous leur avons accordé un prêt de 20 M€ leur permettant de développer une antitoxine pour déjouer une éventuelle attaque terroriste à base de ricine, un poison déjà utilisé dans de telles circonstances.
Les PME, qui constituent la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD), sont donc très importantes. Nous intervenons sous forme de financements directs, comme dans les trois cas cités, ou de prêts intermédiés, accordés à des institutions financières qui les rétrocèdent aux bénéficiaires, à savoir les PME. En France, nous avons signé un accord en ce sens avec le Groupe BPCE.
Les banques commerciales ont un maillage territorial que nous n’avons pas étant donné notre profil pan-européen, alors que nous pouvons fournir des enveloppes financières à des conditions favorables qui intègrent les financements des banques partenaires, au profit des bénéficiaires. Un exemple récent, le premier de ce type, est celui de Cimulec, entreprise installée à Ennery près de Thionville, dans le Grand Est, spécialisée dans la fabrication de circuits imprimés pour les secteurs militaires ou aéro-nautiques, qui a reçu un prêt de 1 M€ de la Banque Populaire Alsace Lorraine Champagne, grâce à l’accord BEI-Groupe BPCE. C’est ainsi que nous facilitons le ruissellement des financements européens sur le territoire et vers les PME.
« La Défense et l’efficacité énergétique se rejoignent »
Il existe enfin un dernier volet pour nos financements, qui passe par la participation du Groupe BEI a des fonds de fonds, c’est-à-dire que nous investissons dans des fonds qui prennent des participations dans des jeunes pousses actives dans la sécurité et la défense. Par l’intermédiaire de notre filiale FEI (Fonds Européen d’Investissement), nous participons notamment au Mécanisme de fonds propres pour la Défense (Defence Equity Facility), ou « DEF », doté de 175 millions d’euros à investir entre 2024 et 2027, et qui a déjà épuisé ses capacités en raison d’une demande. Dans ce cadre, nous participons par exemple en France au fonds Héphaïstos de Sienna IM, qui investit dans les PME européennes actives dans des secteurs stratégiques, contribuant à la souveraineté et à l’indépendance de l’Union européenne.
Le succès de ce premier mécanisme nous encourage à travailler désor-mais au lancement d’un deuxième fonds « DEF » que l’on espère plus important.
Que change cette (nouvelle) présence de la BEI dans le secteur de la Défense ?
Elle est complémentaire avec nos objectifs de plus longue date et ne change pas notre cap. Je m’explique : si notre priorité reste bien entendu le climat et la transition verte, y compris la sécurité énergétique, cette nouvelle activité nous entraîne à financer l’autonomie stratégique européenne au sens large.
Et l’un n’empêche pas l’autre : l’an dernier, à côté des plus de quatre milliards engagés pour la Défense, nous avons consacré 33 Md€ uniquement aux projets dans l’énergie dans toutes ses déclinaisons : développement des sources renouvelables, modernisation des réseaux, efficacité énergétique, innovation, enrichissement de l’uranium pour l’énergie nucléaire… Là aussi, il s’agit de préserver la compétitivité et l’indépendance de l’Europe. C’est pourquoi les deux activités se rejoignent.
Des logements rénovés pour nos militaires
En France, pas de projets d’infrastructures ?
Si, nous sommes intervenus dans le cadre du programme CEGELOG, (NDLR : qui confie au secteur privé la rénovation ou la construction de logements au bénéfice du ministère des Armées, et porte sur un total de plus de 14 000 logements). Nous avons accordé à partir de 2022 un financement de 484 M€ destiné à la rénovation et à la construction de logements pour le bénéfice des personnels du ministère des Armées et de leurs familles.
Ce financement a fait de la BEI le plus important prêteur dans un programme d’investissement global de 1,3 milliards d’euros du ministère baptisé « Plan Ambition Logement», et contribue de manière significative à l’amélioration de l’accès à des logements abordables, tant en termes quantitatifs que qualitatifs. Nous en voyons désormais les fruits, car un des projets, la caserne Fesch à Versailles, a été inauguré en avril par le ministère des Armées.







