Dans le Sud, la Défense change d’échelle
Margaïd Quioc
Outil stratégique unique en France, l’Opération d’intérêt régional (OIR) « Défense et sécurité » permet de mobiliser tout un écosystème au bénéfice de l’économie de Défense. Décryptage.
Des sandales anti-moustiques, des masques capables de neutraliser le virus du Covid ou encore des couettes anti-acariens… À première vue, les innovations de la société marseillaise Proneem, spécialisée dans l’encapsulage de principes actifs dans les textiles, semblent bien éloignées des enjeux de défense.
Et pourtant, depuis cinq ans, cette TPE de 15 salariés signe régulièrement des contrats avec l’armée. Une évolution logique lorsqu’on s’intéresse de plus près à son activité. Proneem s’impose en effet comme un acteur de pointe de la biochimie textile, une industrie qui permet de concevoir des vêtements et équipements capables de détruire insectes et virus, tout en améliorant le confort et les performances des utilisateurs. Des innovations qui trouvent naturellement leur place dans les équipements militaires, où protection, endurance et sécurité sanitaire constituent des enjeux opérationnels majeurs.

« Si l’on a une appétence pour l’entrepreneuriat, la connexion avec l’armée ou avec les entreprises qui travaillent pour elle est essentielle. Elles lancent souvent des démarches d’open innovation pour détecter de nouvelles start-up et proposer des technologies innovantes, souligne Nathalie Hagège, fondatrice de Proneem. Dans la région Sud, nous avons la chance d’être extrêmement bien accompagnés. »
La Région Sud fédère ses entreprises de Défense
Un accompagnement renforcé avec la mise en place, le 16 décembre dernier, de l’Opération d’intérêt régional (OIR) « Défense et sécurité ». Cet outil stratégique, unique en France, vise à structurer un écosystème déjà solidement implanté sur le territoire. Une dynamique largement portée par la base navale de Toulon, principal port militaire français, qui abrite notamment le porte-avions Charles-de-Gaulle ainsi que des sous-marins nucléaires d’attaque.
« Nous portons une vision claire : celle d’un territoire qui investit dans la technologie, la formation et l’innovation pour répondre aux défis géopolitiques et sécuritaires d’aujourd’hui et de demain », explique Renaud Muselier, président de la Région Sud. Il copréside cette OIR avec le général Yves Metayer, officier général de zone de défense et de sécurité Sud, et le vice-amiral d’escadre Christophe Lucas, commandant de la zone maritime Méditerranée.
Ce trio assure le pilotage stratégique du dispositif, épaulé dans la phase opérationnelle par un comité réunissant représentants de l’état-major, des collectivités, de la gendarmerie et des préfectures. Dans un contexte international tendu, marqué notamment par la guerre en Ukraine et la remontée des tensions géopolitiques, le général Metayer insiste sur la nécessité d’accélérer. « Cette situation est une alerte très sérieuse. Elle modifie profondément notre manière d’anticiper et d’organiser notre système de défense. Il faut se préparer à des conflits de haute intensité. »
Reconstruire ses capacités de défense
Après des décennies de relative accalmie depuis la fin de la guerre froide, la France doit désormais reconstruire ses capacités. « Nous devons réadapter notre organisation et nos moyens opérationnels », poursuit-il. Parmi les priorités de l’OIR figurent ainsi l’accélération de la production d’équipements, le soutien à la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD), ainsi que le renforcement de la recherche et développement. « C’est un véritable sprint des idées », résume le général.
La Région Sud dispose déjà d’atouts majeurs. Le secteur de la Défense y génère près de six milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, porté par des leaders mondiaux comme Airbus, Thales, STMicroelectronics, Safran ou Dassault Aviation.
Ces grands groupes s’appuient sur un tissu de plus de 2 000 PME et ETI, fournisseurs du ministère des Armées, dont plusieurs centaines sont spécialisées dans les filières d’excellence de la BITD. L’OIR ambitionne d’ailleurs de renforcer encore ce maillage industriel et d’accompagner l’émergence de nouvelles technologies duales, capables de répondre à la fois aux besoins civils et militaires. Un autre chantier est celui de la modernisation et de la réindustrialisation du secteur.
Un centre d’excellence dédié aux drones
Parmi les projets déjà soutenus par l’OIR, à hauteur de cinq millions d’euros, figure la création par Naval Group d’un centre d’excellence dédié aux drones, systèmes autonomes et armes sous-marines. Prévue pour 2027, cette infrastructure installée sur la commune de La-Londe-les-Maures regroupera des équipes actuellement réparties sur plusieurs sites varois, avec un objectif clair : gagner en compétitivité et en efficacité. Le projet nécessite la réindustrialisation d’un site à l’arrêt depuis une trentaine d’années, selon des normes environnementales strictes.
Ce développement industriel s’accompagne d’importants besoins en main-d’œuvre. Naval Group prévoit à lui seul 1 500 recrutements dans le Var au cours des cinq prochaines années. À l’échelle de toute la filière, près de 10 000 emplois pourraient être créés dans le département d’ici 2030, selon le ministère du Travail.
Dans ce contexte, l’emploi devient un enjeu central. Le 23 avril dernier, le Palais des Sports de Toulon accueillait le « Défense Event », unique salon de l’emploi entièrement dédié au secteur. Plus de 5 000 offres ont été proposées, accessibles à tous les profils, du technicien au cadre supérieur.
Premier département militaire de France, avec la principale base navale de défense en Méditerranée, le Var concentre un écosystème unique avec 31 000 emplois directs, 13 000 emplois induits et près de 2 500 entreprises liées à la Défense. Une dynamique appelée à se renforcer dans les années à venir, portée par les besoins de réarmement et les investissements publics.
Un véritable bouillonnement que le général Metayer observe avec enthousiasme. « Les territoires se mobilisent autour de nos unités opérationnelles. Base navale, base aérienne, régiments… Il y a une effervescence réelle. L’OIR permettra de la structurer et de la renforcer. »

Toulon : un chantier colossal pour préparer l’arrivée du porte-avions du futur
À l’ouest de la base navale de Toulon, un chantier hors normes se prépare pour accueillir, à l’horizon 2035, le futur porte-avions de nouvelle génération, destiné à remplacer le Charles-de-Gaulle. Plus long, plus large et près de deux fois plus lourd, ce navire impose la construction d’infrastructures entièrement nouvelles : un immense bassin, un quai géant et des installations adaptées à ses dimensions exceptionnelles.
Pour y parvenir, la Marine nationale va gagner environ 15 hectares sur la mer grâce à une vaste opération de poldérisation. Un pont de 600 mètres doit également voir le jour pour relier la base navale au port de Brégaillon, afin de fluidifier les flux de camions et de personnels générés par le chantier, puis d’améliorer durablement les accès au site. Dès 2027, près de 1 000 personnes travailleront quotidiennement sur ce projet stratégique.
Ce chantier s’inscrit dans un site déjà majeur pour la défense française. La base navale de Toulon concentre à elle seule 70 % de la flotte nationale. Premier port militaire de Méditerranée, elle enregistre environ 2 000 mouvements de bâtiments chaque année, français et étrangers. Elle constitue aussi le premier site industriel et le premier employeur du Var, avec 24 000 personnes présentes quotidiennement et près de 2 500 entreprises sous contrat.