Chlordécone : les raisons de la colère
Philippe Martin
Malgré la loi Califer adoptée en juin, qui reconnait enfin la responsabilité de l’État dans ce scandale sanitaire hors normes, le combat pour la justice est loin d’être terminé.
Ce sont deux chiffres qui font froid dans le dos. 80 % : c’est la proportion d’habitants adultes de Martinique et de Guadeloupe contaminés par le chlordécone, selon une étude de Santé Publique France publiée le 24 juin dernier. 600 : c’est, en nombre d’années, la durée estimée de présence dans les eaux et les sols antillais de ce pesticide répandu massivement dans les bananeraies. Autant dire qu’il faudra de nombreuses générations pour sortir de cet empoisonnement massif. Et que le combat, qui dure depuis trente ans et a connu en juin une étape décisive, ne fait pourtant que commencer.
Reprenons par le début : à partir de 1972, le chlordécone est utilisé massivement aux Antilles pour combattre un charançon qui détruit les bananeraies, une des principales ressources de l’île. Sauf qu’un mal chasse l’autre : si le pesticide se révèle efficace contre la vilaine bestiole, il contamine des milliers d’hectares de terres agricoles, des kilomètres de cours d’eau, et même les fonds marins. Provoquant un gigantesque empoisonnement à l’échelle de toute une population, frappant en priorité agriculteurs et pêcheurs, avant de s’étendre à la quasi-totalité des habitants des deux grandes îles.
Dès 1979, le chlordécone est classé comme agent cancérogène, mais il faudra dix ans de plus pour l’interdire en métropole. Et encore trois ans pour que l’ultime dérogation permettant son usage soit levée aux Antilles, où il est encore utilisé jusqu’en 1993. Pendant une quinzaine d’années, les Antillais ont donc continué à subir ce lent empoisonnement, alors que les scientifiques et les pouvoirs publics savaient.

On lira dans les semaines à venir pourquoi la colère continue de gronder dans ces deux territoires ultramarins. D’autant que, dans cette tragique affaire, une mauvaise nouvelle en chasse toujours une bonne.
La bonne d’abord : le 2 juin dernier, le Parlement a définitivement adopté la proposition de loi reconnaissant la part de responsabilité de l’État dans ce qui est sans doute le plus grand scandale sanitaire du XXe siècle. Un vote unanime, il faut le souligner, pour approuver le texte déposé par le député PS de la Guadeloupe Elie Califer, un texte qui qui porte son nom.
« Si un tel empoisonnement avait touché 90 % de la population de la Creuse, de la Bretagne, ou de l’Île-de-France, la responsabilité de l’État aurait été reconnue depuis longtemps », a lancé l’élu antillais à ses collègues à l’occasion de ce vote. Rappelant au passage les liens largement démontrés par l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) entre la contamination au chlordécone et le cancer de la prostate. Et pas seulement, l’ANSES ayant admis notamment « les risques lors des grossesses et pour le développement des enfants »…
Elie Califer a regretté que le Sénat ait largement nuancé le texte original : les sénateurs ont seulement admis que l’État reconnait sa « part de responsabilité », alors que la proposition initiale stipulait que l’État reconnaissait « sa responsabilité dans les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques subis par les territoires et leurs populations ».
Non-lieu et donc, pas d’enquête pénale…
Simple nuance ? Pas tout-à-fait. Car pour les populations victimes du pesticide, la mauvaise nouvelle est arrivée très vite derrière la bonne. Le 22 juin, la Cour d’appel de Paris confirmait en effet un premier non-lieu prononcé en 2023 par la chambre d’instruction, un non-lieu mettant fin à la possible réouverture d’une enquête pénale, en raison notamment de la difficulté de « rapporter la preuve pénale des faits dénoncés, commis dix, quinze ou trente ans avant le dépôt de plaintes ».
Ce, alors que les premières plaintes déposées par des d’associations guadeloupéennes et martiniquaises de producteurs agricoles, de consommateurs, de défenseurs de l’environnement ou encore de protection de la santé datent de… 2006. Un peu comme si la justice faisait payer aux plaignants sa propre lenteur.
Et alors que l’exposition à la « substance néfaste », selon les parties civiles, est toujours en cours, faisant du même coup disparaître l’idée même d’une quelconque prescription. Pas étonnant qu’après ce jugement, des manifestations de colère aient éclaté à Fort-de-France (Martinique) et Capesterre-Belle-Eau (Guadeloupe).
Où en est-on aujourd’hui ? La loi Califer, reconnaissant la responsabilité de l’État dans ce dossier, accorde un an au gouvernement pour remettre au Parlement un rapport sur les modalités d’indemnisation. Une mission interministérielle a été lancée par la ministre des Outre-Mer Naïma Moutchou, pour « construire un dispositif de réparation juste, équitable, juridiquement solide ». Un dispositif qui devra également englober la dépollution des terres et des eaux contaminées.
Même si l’absolue priorité devra rester l’attention apportée aux hommes, aux femmes et à leurs descendants des deux grandes îles, victimes de ce scandale sanitaire hors normes.