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Propos recueillis par Philippe Martin
2 mai 2018
Homepage : Face aux tentatives du gouvernement, Gérard Larcher est prêt à engager un bras de fer. A sa façon. Ci-dessus : Le président du Sénat a reçu Régions Magazine dans son bureau de l’assemblée des territoires. © Hugues-Marie Duclos Régions Magazine.

Gérard Larcher à Régions Magazine : “On veut recentraliser la France !”

Le président du Sénat confie son inquiétude devant les mesures prises à l’encontre des collectivités.

Avant de présider le Sénat et de devenir, selon les analyses constitutionnelles, le deuxième ou le troisième personnage de l’Etat, Gérard Larcher a d’abord été un élu local : maire de Rambouillet dès 1983, constamment réélu avec des scores dépassant parfois les 70 %, il a aussi été conseiller régional d’Île-de-France de 1985 à 1992. Mais sa connaissance des territoires, de leurs potentiels et de leurs difficultés, va évidemment bien au-delà : le président de la haute assemblée connaît la France comme sa poche, et il déteste qu’on en rogne les potentiels. Pas plus qu’il n’apprécie les mesures qui pourraient, sous couvert d’efficacité, entrainer un affaiblissement du pouvoir législatif dans notre pays.

Face à ce qu’il considère comme une phase de “recentralisation”, et au projet de réforme constitutionnelle porté par le président de la République, c’est donc un Gérard Larcher très offensif et sans langue de bois qui a répondu aux questions de Régions Magazine.

Régions Magazine : Pour les partisans de la décentralisation en France, les raisons de s’alarmer ne manquent pas, et l’on semble très loin du “pacte girondin” promis par le président de la République : de la suppression de la taxe d’habitation à l’apprentissage confié au patronat plutôt qu’aux Régions, ce serait même plutôt l’inverse. Dans son numéro de février, Régions Magazine titrait en première page : “décentralisation, danger”. Partagez-vous cette analyse ?

Gérard Larcher : Il y a, c’est évident, une contradiction entre les propos tenus par le président de la République devant la Conférence nationale des territoires en juillet 2017, et la réalité telle qu’elle est vécue. Je prends l’exemple le plus récent. On décide de réformer la SNCF, mais on oublie que le ferroviaire en France, ce n’est pas que le TGV, que les trains régionaux représentent plus de 70 % du trafic, qu’il faut donc discuter d’abord avec les Régions. Je regrette que ne soient pas abordées les questions liées à l’aménagement du territoire.

Et l’on peut faire la même analyse avec ce qu’il vient de se passer à propos de l’apprentissage, où l’ancien ministre du Travail que je suis est bien obligé de constater qu’on a surtout écouté le patronat, et encore, essentiellement l’UIMM ! C’est clair qu’on assiste à une recentralisation, dans les faits mais aussi dans les attitudes.

RM : Vous êtes-vous déjà ouvert de ce constat lors de vos discussions avec le président de la République ?

GL : Bien sûr, je l’ai dit à Emmanuel Macron. Nous avons engagé ce débat, et nous l’aurons encore, vous pouvez me croire.

 

© Hugues-Marie Duclos Régions Magazine. Le président du Sénat n’a toujours pas digéré l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes.

 

RM : Vous avez parlé des Régions, comment jugez-vous leur évolution récente à l’aune des derniers textes comme la loi NOTRe ?

GL : Je rencontre régulièrement des présidents de conseils régionaux, j’ai rencontré Hervé Morin après son élection à la tête de Régions de France. Je viens encore de passer du temps avec Jean Rottner dans le Grand Est. Je trouve que les Régions sont en train de prendre pleinement les compétences que la loi leur a confiées, et que le fait régional monte du même coup en puissance. Ce qui permet de saisir les problèmes économiques à bras-le-corps, à l’image de ce que fait Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France, de ce que fait depuis longtemps Alain Rousset en Aquitaine.

Et ce, même si leurs ressources ne suivent pas toujours leurs compétences. Mais cela, on le retrouve à tous les échelons des collectivités, je dirais même que c’est encore plus sensible dans les départements.

“Il y a au sein de cet exécutif des gens qui ont peur de la décentralisation”.

RM : Comment expliquez-vous ce recul ?

GL : Je pense qu’il y a au sein de l’exécutif – et je ne parle pas ici du président de la République – des gens qui ont peur de la décentralisation. Des ministères, comme aux Finances, qui ne peuvent considérer les collectivités territoriales comme des partenaires à part entière. On continue d’ailleurs à faire porter à ces collectivités l’essentiel des économies budgétaires alors qu’elles ne représentent même pas 20 % des dépenses !

Je suis pour ma part partisan d’un Etat puissant, mais je considère que la décentralisation est une vraie chance pour ce pays. C’est un lent cheminement, marqué par deux grandes étapes, d’abord sous l’égide de François Mitterrand et Gaston Defferre, puis de Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin, mais je ne cesse de le répéter : il faut s’appuyer sur les territoires.

C’est sur ce thème que j’essaie de sensibiliser le président de la République, je le pense capable d’entendre cela.

Notre-Dame-des-Landes : “On s’est essuyé les pieds sur la démocratie !”

RM : Vous avez constamment soutenu le projet d’aménagement de l’aéroport du Grand Ouest à Notre-Dame-des-Landes. Comment avez-vous vécu son abandon ?

GL : A mes yeux, c’est un formidable recul du droit, de la démocratie, et donc de l’Etat de droit. De plus, c’est une erreur majeure d’aménagement du territoire. Surtout quand on nous dit que le train à grande vitesse vers le Grand Ouest va compenser l’abandon de l’aéroport : c’est un contre-sens !

Dans cette affaire, il n’y a eu aucune réflexion sur ce qu’est la façade atlantique, sur son devenir, sa capacité de développement. Franchement, on ne peut pas être président d’une assemblée qui représente les territoires et accepter cette décision.

Quant au référendum, on s’est assis dessus, on s’est même essuyé les pieds sur la démocratie ! Les électeurs se sont déplacés, ils ont voté largement en faveur du projet, avec une participation aussi forte qu’au deuxième tour des législatives ! C’est comme si on avait dit aux députés élus : finalement, on considère que votre élection est nulle, parce qu’elle ne nous arrange pas…

On a oublié tout ce que représentait le projet, on n’a pas sérieusement étudié le devenir de Nantes et du sillon nantais. Encore une fois, on n’a tenu aucun compte de ce qu’est réellement la perspective d’aménager un territoire.


La suite dans le n°142 de Régions Magazine.

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