Une gestion industrielle de l’eau au compte-gouttes
La préservation des ressources en eau et la relance de l’industrie sont-elles compatibles ? Face à une situation très inquiétante, beaucoup de réponses encourageantes et une véritable prise de conscience, lors d’un colloque de haut niveau.
Philippe Martin
Au milieu de quatre heures de débats organisés avec grand soin par la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, ce fut assurément l’un des temps forts. L’intervention de Sophie Desormière, “chief growth officer” chez Aliaxis, a permis de mieux situer les enjeux planétaires du combat en faveur de l’eau.

Photo Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale
Il faut d’abord rappeler ce qu’est Aliaxis : une société familiale d’origine belge (le siège est à Bruxelles), leader mondial dans la « fabrication et la distribution de solutions pour le transport de fluides », au premier rang desquels… l’eau, bien évidemment. 15.000 salariés, 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, une présence dans 40 pays, à commencer par l’Inde, dans une région du globe où l’on sait ce qu’est le “stress hydrique”. Et où Aliaxis a installé un de ses labos de recherche les plus en pointe, tandis qu’un autre se situe à Elancourt, en région Île-de-France.
Donc quand Sophie Desormière affirme « l’accès à l’eau ne doit jamais être considéré comme un acquis : chaque goutte compte ! », on a plutôt tendance à l’écouter. Surtout lorsqu’elle complète avec quelques chiffres émanant des Nations-Unies : 2 milliards d’habitants de la planète se trouvent déjà, d’une manière ou d’une autre, en situation de stress hydrique. Or, selon elle, les solutions existent, qu’il s’agisse de technologies de recyclage de l’eau, de réutilisation des eaux usées, de limitation d’usage de l’eau potable uniquement quand cela est nécessaire… Mais pour y parvenir, « chaque gouvernement, chaque entreprise, chaque citoyen doit modifier son comportement ».
Les techniques pour préserver l’eau existent, reste à les appliquer
Et cela commence par un investissement massif, on oserait écrire monstrueux, dans le domaine des infrastructures, que l’on peut aujourd’hui estimer obsolètes à 70 %. « Pour améliorer la maintenance et le transport de l’eau, on estime l’investissement annuel d’ici à 2030 à 1,7 trillion de dollars ». Inutile de dire qu’on en est loin… Il suffit de lire dans le dossier que le prochain numéro de Régions Magazine va consacrer à l’eau, les reportages dans les territoires ultramarins comme La Réunion ou la Martinique, pour voir à quel point le mal est profond.
Autres solutions : « accompagner l’innovation sous toutes ses formes, revoir les réglementations notamment pour pousser les entreprises à adopter des pratiques durables dans la gestion de l’eau ». On est là au cœur du sujet.
Et Sophie Desormière d’énumérer quelques techniques déjà utilisées aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie, ou même la santé. L’utilisation de capteurs acoustiques et de l’intelligence artificielle pour mieux détecter les fuites (déjà 50 milliards de litres d’eau potable économisés). La micro-irrigation pour les agriculteurs, leur permettant d’optimiser l’usage de l’eau en la limitant avec précision aux besoins réels des plantes. Des solutions permettant d’améliorer la gestion des eaux pluviales de grande intensité. La lutte contre les “biofilms bactériens contaminant l’eau”, notamment dans les hôpitaux.
« Toutes ces technologies existent et sont prêtes à l’emploi. À nos gouvernants, quels que soient leurs niveaux de gouvernance, de les généraliser. L’eau, c’est l’affaire de tous », conclut Sophie Desormière. On ne saurait mieux dire.
Un colloque de haut niveau
Organisé le 1er octobre par la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, en partenariat avec Régions Magazine, le colloque “Industrie, eau et transition écologique” a tenu en haleine pendant près de quatre heures une salle archi-comble de l’Hôtel de l’Industrie à Paris. En préambule, Jean-François Soussane, président du Haut Conseil pour le Climat, en a fixé les enjeux, rappelant au passage une donnée fondamentale : « la décarbonation évidemment souhaitable, demande de grandes quantités d’eau ». Ou comment résoudre un problème en en créant un autre…

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Tour à tour, Matthiass Wantzen, titulaire de la chaire “Eau et durabilité à l’Université de Strasbourg”, Delphine Krieger, directrice Grand Est du Pôle Aquanova, Gaëlle Schauner, directrice générale adjointe du Port autonome de Strasbourg, Alexandre Chevrier, directeur d’Hydro Est EDF, ou Laurent Kosmalski, directeur Grand Est pour Véolia, ont évoqué les moyens nécessaires pour « faire travailler ensemble les différents acteurs afin de développer des solutions innovantes pour la gestion de l’eau ». Le tout sur un territoire bien déterminé, dans tous les sens du terme, la région Grand Est.

Photo Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale
De nouvelles stratégies d’efficacité hydrique
Des porteurs de projets, chefs d’entreprises ou patrons de start-ups, tels Jean-François Guiderdoni (Acwa Robotics), Jean-Emmanuel Gilbert (Aquassay), Jérôme Seller (Nalco Ecolab) ou Franck Bouché (Spuma), ont détaillé les solutions concrètes qu’ils mettent à la disposition des entreprises industrielles pour mieux gérer l’usage qu’elles font de l’eau. Ou comment passer du « monde open bar » de l’eau, aux « nouvelles stratégies d’efficacité hydrique ».

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Léa Dardenne, cheffe du Pôle milieux et ressources au SGPE (Secrétariat général à la planification écologique) a détaillé les moyens mis en place pour intégrer la problématique de l’eau dans la stratégie bas-carbone de la France. Puis tour à tour, sous la houlette de Gilles Pennequin (directeur de la prospective au CEREMA), Hélène Arambourou (France Stratégie), Géraldine Rollin (Banque des Territoires) et Isabelle Patrier (directrice France de TotalEnergie) ont répondu à la question majeure : « s’agissant de la réindustrialisation de notre pays, nos territoires auront-ils l’eau de leurs ambitions ? » Tous les acteurs présents s’y sont en tout cas engagés.
