Suez et l’eau : « Les solutions techniques existent »
Arnaud Bazire, DG de Suez Eau France, tire la sonnette d’alarme quant à l’état de notre réseau. Mais dévoile aussi toute une série de remèdes. Un article issu du dossier de notre n°173 consacré aux problèmes de l’eau, actuellement en kiosques.
Philippe Martin
Voilà un acteur majeur de l’eau qui connaît parfaitement les régions de l’intérieur. Avant de rejoindre le groupe Suez en 1999, dont il est aujourd’hui directeur général Eau France, Arnaud Bazire a été directeur général des services au conseil régional de Champagne-Ardenne, puis de Picardie. Celui qui présidait la puissante Fédération Professionnelle des Entreprises de l’Eau (FP2E) jusqu’au mois de septembre dernier, dévoile pour Régions Magazine sa vision stratégique de la gestion de l’eau dans notre pays.
Régions Magazine : Pouvez-vous préciser les contours de la stratégie durable pour l’eau telle que Suez l’imagine ?
Arnaud Bazire : Je pense d’abord qu’il y a une prise de conscience générale des problème liés à l’eau dans notre pays. Les Français se montrent de plus en plus réactifs face au changement climatique, les pouvoirs publics également, par exemple à travers le Plan Eau.
Ensuite, il faut savoir que le système réglementaire qui sera fixé par l’Union européenne dans les années qui viennent, va imposer aux collectivités de nouvelles normes, plus contraignantes, en matière d’assainissement. On va aller beaucoup plus loin dans la chasse au phosphore, à l’azote.

Et c’est logique : si l’on prend la DERU, la Directive européenne Eaux Résiduelles Urbaines, qui est censée protéger l’environnement contre l’impact des rejets d’eaux usées, elle date de 1991 ! Depuis cette période, la pression sociale sur la qualité de l’eau au robinet et dans le milieu naturel s’est fortement accrue, alors que la confiance baissait. Il va donc falloir prévoir des investissements lourds tant dans l’eau potable que l’assainissement des eaux usées.
« c’est l’ensemble du système qui est vieillissant »
Or, et c’est le troisième élément, nous avons accumulé beaucoup de retard ces vingt dernières années, notamment en ce qui concerne nos réseaux qui sont vieillissants, qui génèrent une perte de 20% d’eau chaque année. Nous ne renouvelons que 0,5 % du réseau chaque année, il faudrait donc qu’il tienne encore 200 ans en l’état !
On évalue l’investissement global de remise en état à 15 milliards d’euros, il faudrait y consacrer 3 Md€/an si nous voulons rattraper ce retard en cinq ans. Car il ne concerne pas que les tuyaux : châteaux d’eau, stations d’épuration, usines de traitement, gestion des eaux pluviales, c’est l’ensemble du système qui est vieillissant.
RM : Avons-nous les moyens de ces investissements ?
AB : Le souci, c’est que la bonne nouvelle de la baisse de consommation d’eau liée à des pratiques plus vertueuses (-3,2 % l’an dernier, et même -10% pour les régions du sud de la France au cours de l’été) entraine du même coup une baisse des recettes des services de l’eau, qui sont justement liées à cette consommation. Et ce au moment où l’on a le plus besoin d’investissements ! Il va donc falloir une volonté politique forte pour y faire face.
Des économies grâce à l’intelligence artificielle
Par ailleurs, nous disposons des moyens techniques pour remédier à cette situation.
RM : C’est-à-dire ?
AB : Nous utilisons désormais des algorithmes, renforcés par l’utilisation de l’Intelligence Artificielle, qui nous permettent de détecter avec précision les endroits les plus critiques du réseau. Je m’explique : avant, quand vous refaisiez un réseau, c’était du premier au dernier mètre de canalisation, et cela coûtait des fortunes. Aujourd’hui, nous pouvons déterminer les zones où la nature des sols, l’âge des canalisations, doivent nous conduire à effectuer des travaux.
Production d’énergie par méthanisation, dessalement
Par ailleurs, nos centres de recherche travaillent à faire face aux nouveaux types de pollution, à mieux les détecter, ce qui va permettre d’aller plus loin dans l’amélioration de la qualité de l’eau potable. Nos stations d’épuration, plus de 2.000 en France, deviennent peu à peu des lieux de production d’énergie grâce à la méthanisation (fermentation des déchets des stations, qui permet de produire du biogaz), à l’installation de panneaux photovoltaïques. C’est capital, car une station d’épuration nécessite beaucoup d’énergie.
C’est aussi notre cœur de métier : Suez est le leader mondial dans la construction de stations d’épuration.
RM : D’autres solutions ?
AB : Nous menons des études sur le dessalement de l’eau de mer pour le compte de collectivités, en métropole et avons déployé cette technologie dans les outremers : nous avons par exemple trois usines de dessalement en Polynésie, qui y assurent l’essentiel de la production d’eau potable..
Nous avons aussi une marge de progression énorme en matière de réutilisation des eaux usées : les Italiens en réutilisent 8 %, les Espagnols 14 %, les Israéliens 90 %, en France nous n’en sommes qu’à…1 % !
On peut encore citer la réalimentation des nappes, via la captation des précipitations pendant l’hiver que nous réinjectons ensuite pour créer des lieux de stockage naturels, comme nous sommes en train de le faire dans le Dunkerquois, un secteur paradoxalement touché par les inondations, mais où il n’y a pas d’eau souterraine… Sur tous ces dossiers, nous travaillons en étroite collaboration avec les collectivités.
RM : Faut-il s’attendre à une augmentation du prix de l’eau dans les années à venir ?
AB : C’est probable… Aujourd’hui, en France, le prix de l’eau reste très bas : il représente 0,7 % du budget des ménages, contre plus de 5 % pour l’électricité par exemple. Or, vous le savez, l’eau, c’est vital…
Propos recueillis par Philippe Martin
Le chiffre : 11
En millions, le nombre de Français desservis en eau par Suez France. Le Groupe SUEZ compte 40.000 salariés, dont 10.000 dans le seul secteur de l’eau en France. Et qui gère 629 usines de production et 2.059 stations d’épuration.
