Quand l’IA prend sa part au débat sur le changement climatique dans les territoires
Le cycle « Matinales Prospective », organisé par la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale avec le concours du Cerema, de Quaero capital, et de la Banque des Territoires, a connu sa dernière table ronde en ce début juillet. Avec un constat en demi-teinte quant au développement raisonné de l’Intelligence Artificielle au service de la transition climatique.
Eric Lanoe
Autour de Gilles Pennequin Directeur de la prospective au Cerema, les intervenants réunis à l’Hôtel de l’Industrie devant un public nombreux en présentiel ou connecté, ont réussi à rendre concrets tant les concepts et usages que les apports, limites et risques de l’IA : Marlène de Bank du Shift Project, Gabrielle Gueye de AI4Impact, Claire Monteleoni de l’INRIA, Pascal Berteaud du Cerema, et Laurent Félix de la Convention des entreprises pour le Climat et de Ekimetrics.

Le Shift Project est en première ligne sur les mesures d’impact environnemental lié au développement de l’IA. Tout en reconnaissant que l’outil a une vraie valeur d’utilité, Marlène de Bank alerte sur l’augmentation de son usage qui fait exploser le besoin en énergie afin d’alimenter les serveurs accélérateurs d’IA : de l’ordre de 500 térawattheures (500 milliards de kilowattheures) à l’horizon 2030 au niveau mondial. En France, on est dans l’étiage d’un besoin de 35 à 40 térawattheures sur le même horizon pour fournir l’électricité nécessaire au fonctionnement des datacenters, ce qui absorbe le tiers des nouvelles capacités de production électrique. Le risque est d’être ainsi contraint, pour disposer d’une électricité suffisante, de relancer l’usage des centrales à gaz, à contre-courant du mouvement de décarbonation énergétique en cours. Marlène de Bank s’est risquée à une comparaison quelque peu inquiétante, à savoir que la gestion de l’empreinte environnementale de l’IA aujourd’hui est comparable, dans son étendue et sa complexité, à la gestion des déchets plastiques.
L’importance de l’intérêt général
Gabrielle Gueye se place davantage sous l’angle des conséquences sociétales de l’IA, insistant particulièrement sur l’interaction entre cet outil et l’intérêt général. La notion d’ « AI for society » est au cœur de ces travaux, poussant à faire usage d’une IA plus frugale et à aligner l’ensemble des « voix » pour œuvrer vers cet intérêt général. Des partenaires de premier plan (ANPP, fondation GRDF,…) participent à ces travaux qui portent par exemple sur l’identification des difficultés, dans les organisations, dans la conduite de projets d’intérêt général. Malheureusement ces enjeux ne sont pas les plus en pointe à l’heure actuelle, les acteurs du secteur étant pour l’instant concentrés sur la recherche de financements pour développer leurs activités, alors que les recherches d’AI 4 Impact identifient comment utiliser ces outils afin d’améliorer la chaine d’impact, et faire en sorte que les citoyens puissent bénéficier d’une vraie « base de confiance » par rapport à la « base des connaissances » utilisée par l’IA.
Claire Monteleoni, également titulaire de la chaire Choose France AI, articule ses recherches autour de 3 axes : l’adaptation, l’atténuation, la mesure d’impact dans le temps. Ses travaux incluent par exemple l’élaboration d’outils de prévision des catastrophes naturelles, de prévision d’implantation d’éoliennes y compris l’anticipation des changements dans la structure des vents, la simulation de grands modèles physiques en collaboration avec le GIEC et l’IPCC… Sur l’ensemble de ces recherches le principal problème demeure la granularité et la complétude des données : générer de nouveaux scénarios nécessite des données plus fines, plus complètes, et des modèles de prévisions plus légers.
L’IA, un outil majoritairement « Business »
Laurent Félix est d’abord revenu sur le danger sociétal de l’IA, mettant en avant que son usage répété reviendrait à terme à transformer la banque des savoirs, d’où l’importance de connaître la base de connaissances utilisée, et d’y faire confiance. Son entreprise a développé un outil basé sur l’IA qui met à la portée de tous la littérature produite par le GIEC, souvent complexe et très détaillée. Pour autant, force est de constater que seules les grandes entreprises prennent pleinement le sujet de l’IA, les PME et ETI étant en retrait faute d’avoir une politique volontariste d’alliance par filière afin de répartir la charge des investissements en R&D. A ce jour cependant, il reste que le sujet IA est uniquement pris d’un point de vue « business » et non sociétal ou environnemental.

Pascal Berteaud a davantage insisté sur les bénéfices de l’IA en tant qu’outil de gestion des organisations au quotidien. Au Cerema, l’usage de l’IA est en voie de faire gagner 10% de productivité sur l’ensemble des activités via l’implantation de nouveaux outils de gestion d’entreprise. L’IA a également permis le développement de projets de recherche, sur par exemple la résistance des matériaux, les études prévisionnelles sur les infrastructures routières etc… L’objectif global est de pouvoir faire davantage à périmètre d’équipe constant, ce qui est apprécié en ces temps d’étroits contrôles budgétaires…
L’ensemble de ces contributions traduit une image particulièrement contrastée des usages de l’IA, présents et à venir. Certes ce sont des outils qui apportent des nouveaux flots de connaissance, permettent l’exécution plus rapide de programmes de recherche au service des citoyens, et à terme donnent la perspective de mieux comprendre les environnements changeants et donc devraient permettre une meilleure adaptation aux transformations climatiques. Pour autant des écueils existent, tant dans la confiance envers les sources utilisées que dans le manque actuel de la prise de conscience de la dimension sociétale et de la nécessaire frugalité énergétique. Les débats ne font que commencer…
Pour voir ou revoir cette conférence, c’est ici : https://www.youtube.com/live/S0FKKyPiQq0?si=Z3F0-R7bsQD8JHB0
