L’hydrologue Charlène Descollonges appelle à agir pour l’eau
Dans “Agir pour l’eau”, l’ingénieure hydrologue Charlène Descollonges fournit des clefs pour que nous adoptions tous une meilleure gestion de l’eau. Et tire la sonnette d’alarme.
Philippe Martin
Ingénieure hydrologue, spécialisée dans la gestion de la ressource en eau et des milieux aquatiques, Charlène Descollonges est passionnée par l’eau depuis sa plus tendre enfance. Elle vient de publier son second livre (après “L’eau, Fake or not”), sobrement titré “Agir pour l’eau”, un manuel pratique à l’intention de ceux qui s’intéressent à ce thème : élus, industriels, agriculteurs, militants associatifs ou simples citoyens. Avec des “fiches pratiques” permettant d’évaluer et d’améliorer son comportement autour de trois thématiques : « Chez moi, j’ai les bons réflexes ! ». « Au quotidien, je réduis mon empreinte eau ! », et « Dans ma vie, je m’engage à fond pour l’eau ». L’auteur va plus loin pour Régions Magazine.
Régions Magazine : Quand vous voyez les événements terribles en Espagne (NDLR : l’interview a été réalisée juste après le drame de Valence), que ressentez-vous ? L’impression d’avoir malheureusement raison ?
Charlène Descollonges : Ça me remplit de tristesse, le fait de voir nos prophéties se réaliser de façon aussi tragique… Et de savoir que ça ne fait que commencer. Avec à la clef une grande frustration : je passe beaucoup de mon temps pour expliquer, pour transmettre, et je vois l’inertie du système. Mais ça me pousse à continuer !
« repenser son alimentation […] en consommant le plus possible à partir d’une agriculture locale, de saison »
Les communautés scientifiques avec lesquelles je travaille sont sûres de leurs modèles : il faut se préparer à voir la situation s’aggraver. Et il faut agir maintenant.
RM : Vos ouvrages sont structurés autour de thèmes distincts, avec un point commun, la relation de chacun à l’eau. Il y a l’habitat, le comportement, l’engagement. Comment illustrer concrètement ces trois chapitres ?
CD : S’agissant de l’habitat, au-delà des écogestes simples qu’on connaît tous plus ou moins, comme éviter de faire couler le robinet inutilement, il faut habituer les citoyens à connaître leur “petit cycle de l’eau”. Quel est l’état de mon réseau d’eau potable ? D’où vient-elle ? A quoi correspond le prix de la facture d’eau que je paie ?

Sur le comportement, cela dépasse l’eau, il s’agit par exemple de repenser son alimentation et de l’adapter, en diminuant la quantité de protéines animales, en consommant le plus possible à partir d’une agriculture locale, de saison. Quant à l’engagement, il faut intéresser les citoyens à la notion de “risque près de chez soi” : serons-nous victimes de sécheresse ? D’inondations ? Comment y préparer mon entreprise, mon habitation ?
RM : Comment évaluez-vous le travail des collectivités dans ce domaine ?
CD : Les collectivités travaillent bien. On a un modèle français qui donne envie à beaucoup de pays, avec une qualité d’eau potable correcte pour un prix qui reste très bas jusqu’à présent. Mais on ne sait pas rendre cette politique de l’eau accessible, ni compréhensible : sur l’eau, nous sommes nuls en communication ! Donc si j’ai juste un conseil à donner aux collectivités, c’est : communiquez sur ce que vous faites, d’autant plus que la Loi NOTRE a permis de clarifier les compétences de chacun et de rendre obligatoire la compétence gestion de l’eau, des milieux aquatiques et de prévention des inondations (GEMAPI) qui est clé pour s’adapter au changement climatique.
RM : Que pensez-vous du rôle des Régions dans le domaine de l’eau ?
CD : Pour moi, leur rôle est fondamental. Elles ont une vision globale, à une échelle macro-économique, c’est le bon niveau pour impulser une politique.
« Le rôle des Régions est fondamental »
Actuellement je travaille avec la région Grand Est, qui va déjà très loin dans les réflexions autour de l’hydrologie régénérative, le respect des hydrosystèmes à préserver ou à restaurer. Nous y avons organisé une réunion sur le thème de la préservation de l’eau, il y avait plus de 350 personnes passionnées !
Nous allons également répondre à un appel à projet LIFE de l’Union européenne sur la régénération des cycles de l’eau, avec une dimension forestière.
RM : Qu’appelez-vous hydrologie régénérative ?
CD : Comme son nom l’indique, il s’agit de régénérer les cycles de l’eau sur les territoires à toutes les échelles, de la parcelle aux régions. C’est d’abord une question d’aménagement du territoire, on parle de ralentir et d’infiltrer les eaux de ruissellement, de densifier la végétation, de développer nos forêts qui sont des capteurs de pluie, de mieux répartir les ruissellements et de recharger les nappes à l’échelle d’un bassin versant… C’est pourquoi nous avons créé il y a deux ans l’association “Pour une hydrologie régénérative”, qui a vocation à se déployer sur toute la France, en prônant des techniques à la portée de tous, comme le “keyline design” en agriculture.
« Régénérer les cycles de l’eau sur les territoires à toutes les échelles, de la parcelle aux régions »
C’est une méthode venue d’Australie, qui vise à aménager les espaces agricoles, d’abord, mais aussi par la suite urbains, pour répartir l’eau dans les sols et la végétation. Elle amène à repenser la conception des paysages, à favoriser l’infiltration des eaux pluviales à la parcelle, à replanter des haies multi-étagées, à creuser des fossés et bassins d’infiltration, à préserver les bocages… L’association Pour une hydrologie régénérative que j’ai co-fondée travaille en ce moment sur des projets pilotes en Haute-Savoie, dans l’Ain, en Ardèche et dans la Drôme, avec des collectivités pilotes, des agriculteurs volontaires et des spécialistes de l’hydrologie et de l’agriculture régénératives. Tous ces territoires ont été marqués par la sécheresse historique de 2022 et les fortes pluies de 2023-2024 qui provoquent érosion des sols et de fortes crues.
L’idée est d’évaluer l’efficacité de ces approches et d’en donner les clés de réussite pour permettre leur déploiement partout en France.
RM : Je vous donne des mots, et vous y répondez brièvement. Le Plan Eau lancé par Emmanuel Macron en 2023 ?
CD : L’ambition était louable, lutter contre les épisodes de sécheresse, mais il n’y a pas beaucoup d’argent qui est vraiment arrivé dans et en-dehors des tuyaux (petit et grand cycle de l’eau)…
RM : Les mégabassines ?
CD : Au-delà de la question de l’appropriation privée d’une ressource naturelle, il s’agit d’utiliser des eaux souterraines pour développer un modèle agricole gourmand en intrants chimiques (pesticides, engrais de synthèse) et en eau ! Ce n’est pas tant un problème de quantité que de qualité d’eau puisqu’il faudra ensuite dépolluer les nappes situées en aval qui auront été contaminées par les pratiques agricoles intensives en amont.
RM : L’artificialisation des sols ?
CD : Il est clair qu’on artificialise encore beaucoup trop… et que sur ce point les agriculteurs sont d’accord ! La loi ZAN (NDLR : Zéro Artificialisation Nette) d’août 2021 posait bien le problème, le souci c’est que l’on attend toujours les principaux décrets d’application… La loi ZAN n’a pas été spécifiquement pensée pour l’eau, mais je dirais que l’eau est un dommage collatéral de l’artificialisation des sols. Pourtant on n’a pas le choix… mais on perd beaucoup de temps.
Propos recueillis par Philippe Martin

Guide pratique
Vous voulez agir pour l’eau mais vous ne savez pas comment faire ni par quoi commencer… Dans “Agir pour l’eau”, Charlène Descollonges, répond à toutes vos questions concrètes avec de nombreux exemples et fiches pratiques à la clef.
Quelles mesures adopter chez soi ? Comment optimiser son mode de vie pour réduire l’empreinte eau de ses biens, de l’énergie que l’on dépense et des services que l’on utilise ? Quelles actions mener au sein des entreprises, des organisations associatives ou politiques ?
160 pages – Tana Editions
Retrouvez cette interview et beaucoup d’autres dans le dossier “Eau” de notre numéro 173, actuellement en kiosque.
