L’espace militaire prend son envol à Toulouse
Laurent Marcaillou
Inauguré en novembre dernier, le nouveau Commandement de l’espace a pour mission de protéger les satellites militaires français.
« La guerre d’aujourd’hui se joue déjà dans l’espace ; la guerre de demain commencera dans l’espace. Il faut être prêt ». La phrase est d’Emmanuel Macron, lorsque le président de la République est venu à Toulouse inaugurer le nouveau centre opérationnel du Commandement de l’espace (CDE), le 12 novembre dernier. Après qu’un satellite russe s’est approché d’un appareil de télécommunications de la constellation franco-italienne Athena-Fidus, la France a créé le CDE en 2019 pour protéger ses satellites, en agissant depuis l’espace dans le cadre de la nouvelle stratégie militaire spatiale. Le CDE caractérisera les menaces et brouillera les communications satellitaires si besoin.
Le Commandement de l’espace a été implanté sur le campus du Centre national d’études spatiales (CNES) à Toulouse pour des raisons opérationnelles, car les ingénieurs du CNES forment les militaires au contrôle des satellites et à l’analyse des données. L’armée a voulu se rapprocher de l’écosystème spatial toulousain qui est le premier d’Europe avec 12 000 salariés au CNES, chez les constructeurs de satellites Airbus Defence & Space et Thales Alenia Space et dans 400 entreprises.

Les menaces militaires ont changé. « L’espace est désormais un champ de confrontation où nos adversaires mettent en œuvre un large panel de capacités de nuisance », explique-t-on au CDE. Dans ce cadre, le Commandement de l’espace « prend des mesures de préservation de la liberté d’accès et d’utilisation de l’es-pace via deux missions principales : la surveillance de l’espace pour mesurer les risques (débris spatiaux) et les menaces, et la défense active en agissant dans et vers l’espace, pour protéger nos intérêts en orbite et dégrader les capacités spatiales adverses si nécessaire. »
Le CDE pilotera les satellites de télé-communications militaires Syracuse, la constellation d’écoute électro-magnétique Ceres, les satellites optiques CSO et d’autres à venir. Il dialoguera avec les centres de com-mandement des armées de l’air, de terre et de la Marine en fournissant des renseignements.
Centre d’excellence de l’OTAN
Située à côté du CNES, la nouvelle base aérienne 101 réunit le CDE et le nouveau Centre d’excellence de l’Otan pour l’espace, construit en même temps. Le Commandement de l’espace rassemble sur un même site le centre opérationnel de surveillance des objets spatiaux de Lyon et le centre de conduite des opérations à Paris. Certaines entités restent implantées en région parisienne comme le centre militaire d’observation par satellites de Creil (Oise) et une partie de l’état-major, mais des mouvements sont opérés tous les ans vers Toulouse. Environ 300 agents travaillent sur le site toulousain dont 40 au Centre d’excellence de l’Otan, et les effectifs atteindront 500 personnes à l’horizon 2030, dont une cinquantaine d’agents internationaux au centre d’excellence de l’Otan. Le CDE recrute actuellement des ingénieurs en intelligence artificielle et en analyse des données spatiales.
Le bâtiment de 11 000 mètres carrés comprend une salle de commandement protégée de 40 postes au centre, sept salles de contrôle des satellites, un data center et un supercalculateur pour analyser les données et détecter les objets spatiaux. Il y a aussi un petit amphithéâtre et des salles de cours pour la formation des militaires et des civils, et des bureaux. Coût de la structure: 80 millions d’euros.
Faciliter les échanges entre l’industrie et l’Armée
« La proximité géographique du Commandement de l’espace et de l’écosystème spatial toulousain facilite la compréhension mutuelle des enjeux militaires et industriels », se félicite-t-on au CDE. Celui-ci peut mieux exprimer ses besoins, et les industriels sont en mesure d’effectuer des propositions commerciales ciblées. Présent sur le site, le Laboratoire d’innovation spatiale des armées (Lisa) est en relation avec les acteurs industriels et académiques toulousains. Le CDE a déjà signé des contrats avec Airbus Defence and Space, Telespazio, Thales Alenia Space et des entreprises du New Space (petits satellites à bas coût) comme Hemeria et Infinite Orbits.
La start-up toulousaine Infinite Orbits créée en 2017, qui emploie 200 salariés, est spécialisée dans la surveillance de l’espace. Elle vient d’obtenir un contrat de 50 millions d’euros de la Direction générale de l’armement (DGA), pour fournir un service d’inspection des satellites en orbite géostationnaire au Commandement de l’espace. Cet accord-cadre consiste à livrer un microsatellite d’inspection « Orbite Guard» de seulement 150 kilogrammes, avec les services associés. Il sera équipé de caméras et de logiciels sophistiqués pour identifier les satellites espions cherchant à s’approcher des astronefs militaires. Il sera lancé en 2027 et Infinite Orbits fournira aussi des services d’opérations en orbite au CDE en transférant son savoir-faire. De son côté, le constructeur toulousain de microsatellites Hemeria, qui emploie 400 personnes, livrera au CDE en 2027 deux astronefs « Yoda » de 80 kilogrammes qui surveilleront les satellites militaires en orbite géostationnaire, à 36 000 kilomètres de la Terre. Le déploiement du Commandement de l’espace bénéficie à l’ensemble de l’industrie spatiale toulousaine.