La Saône-et-Loire, berceau de la télédermatologie
Antonin Tabard
La Saône-et-Loire est devenue le laboratoire d’une dermatologie nouvelle génération, permettant de remédier à la pénurie de spécialistes.
Dans les couloirs du centre hospitalier William-Morey, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), l’innovation ne fait pas de bruit. Pas de robots futuristes ni d’écrans géants : ici, la révolution tient dans un smartphone et un dermatoscope. Pourtant, cette organisation pionnière transforme en profondeur l’accès aux soins dermatologiques en Saône-et-Loire et bien au-delà.
C’est en effet sur ce territoire qu’une filière régionale a pris racine. Le dispositif naît dès 2004, à l’initiative d’un dermatologue, le Dr Jean Friedel, avec une ambition simple : réduire les délais d’accès à une spécialité déjà sous tension. Vingt ans plus tard, le modèle chalonnais s’est imposé comme une référence. « La télédermatologie, c’est aujourd’hui plus de 5 000 actes par an, soit sept fois plus qu’il y a dix ans », souligne Philippe Collange-Campagna, directeur général du centre hospitalier. Une montée en puissance qui a même permis l’ouverture d’un poste supplémentaire de dermatologue.
Plus aucun dermatologie dans la Nièvre et dans l’Yonne
La dynamique répond à une réalité préoccupante. « Il n’y a aujourd’hui plus de dermatologue dans la Nièvre et dans l’Yonne, et pas plus d’une dizaine en Saône-et-Loire », reconnaît Cédric Duboudin, directeur de l’innovation et de la stratégie au sein de l’Agence régionale de santé de Bourgogne-Franche-Comté. Résultat : des délais de rendez-vous à rallonge et des renoncements aux soins. Une étude menée en 2019 par l’ARS pointait déjà que 25 % des patients abandonnaient leurs démarches faute d’accès rapide à un spécialiste. La télé-expertise change ainsi la donne. Concrètement, le patient consulte son médecin généraliste ou un soignant en structure médico-sociale. Celui-ci photographie la lésion cutanée, complète un dossier médical, puis transmet l’ensemble via une plateforme sécurisée régionale. Un dermatologue rend ensuite son avis à distance, orientant la prise en charge.
« Nous répondons à une centaine de demandes de télé-expertise par semaine, en plus de notre activité clinique », témoigne le Dr Elisa Goujon, dermatologue à Chalon-sur-Saône. Pour les professionnels, l’outil est devenu un réflexe. Pour les patients, un gain de temps précieux et parfois une source de soulagement rapide.
Une filière structurée à l’échelle régionale
Ce qui n’était qu’une expérimentation locale s’est muée en filière organisée. La Bourgogne-Franche-Comté compte désormais cinq centres de ressources, reliés à près de 280 sites demandeurs d’avis : cabinets libéraux, hôpitaux, Ehpad ou structures pour personnes handicapées.
« Proposer la télé-expertise sur l’ensemble du territoire fait partie de nos priorités », rappelle-t-on à l’ARS, engagée aux côtés de la Région pour financer le déploiement de la télémédecine et le matériel connecté. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes, des dizaines de milliers d’actes de télé-expertise sont désormais réalisés chaque année sur la plateforme régionale, la dermatologie figurant parmi les spécialités les plus sollicitées.
Sur le terrain, les bénéfices sont concrets. Le dispositif permet d’éviter des déplacements parfois longs pour des patients âgés ou fragiles. Il améliore aussi la hiérarchisation des urgences : certaines lésions sont rassurées à distance, d’autres accélérées vers une consultation présentielle ou une chirurgie.
Pour les médecins généralistes, c’est aussi un outil de formation continue. « Les retours des spécialistes nous font progresser dans notre pratique », confie un praticien de Maison de santé du Chalonnais. La télédermatologie devient ainsi un espace d’échanges, pas seulement un service technique.
Un modèle appelé à s’étendre
Face à la pénurie de spécialistes et au vieillissement de la population, la télémédecine apparaît comme une réponse structurelle. À Chalon-sur-Saône, les équipes en sont convaincues : l’avenir passera par des organisations hybrides, mêlant présentiel et expertise à distance.
« Il y a dix ans, la télémédecine relevait presque de la science-fiction », sourit un responsable régional de santé. Aujourd’hui, elle s’inscrit dans le quotidien des soignants et dans le parcours de soins de milliers de patients.
Discrète mais efficace, la télédermatologie illustre ainsi une mutation plus large du système de santé : une médecine plus connectée, plus collaborative… et, peut-être, plus accessible. En Saône-et-Loire, l’innovation ne se contente plus d’être expérimentée : elle soigne déjà.







