Kata Tütto : « Nous allons peser de tout notre poids »
Le Comité européen des régions exprime son désaccord avec la nouvelle stratégie des fonds de cohésion exprimée par la Commission européenne. En exclusivité pour Régions Magazine, la présidente du CdR Kata Tütto précise les raisons de ce désaccord, et dévoile la stratégie qu’elle compte déployer pour y faire face.
Philippe Martin
Lorsqu’elle a été élue présidente du Comité européen des régions, en février, la Hongroise Kata Tütto se doutait bien que la suite des événements ne serait pas simple. Et elle n’a pas été déçue. La Commission européenne a désormais une vision très différente des fonds de cohésion qui ont permis aux États et aux régions de l’UE de se développer de façon concertée et équilibrée depuis plus de 30 ans.

Avec le dynamisme qui la caractérise, et alors que s’ouvre à Bruxelles la Semaine européenne des régions et des villes, elle a immédiatement réagi en faisant connaître sa position, très différente, et en la partageant avec de nombreux pouvoirs locaux. Elle a choisi Régions Magazine pour préciser sa position, avec conviction et sans langue de bois.
Régions Magazine : Le 16 juillet dernier, vous avez dénoncé « la renationalisation massive et l’affaiblissement de la politique de cohésion » annoncés par la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen. Pouvez-vous préciser cette critique ?
Kata Tütto : Il est vrai que j’ai eu une réaction tranchée, qu’on pourrait qualifier de rude. La raison en est simple : cette proposition ne correspond absolument pas à la façon dont sont élaborés depuis près de vingt ans les fonds de cohésion. Elle n’a aucun rapport avec la philosophie qui a présidé tout au long de ces années à ce travail. J’ai réagi en tant que présidente du Comité européen des régions, mais aussi en tant qu’élue de la ville de Budapest, avec une expérience de près de vingt ans dans l’élaboration d’un budget.

Cette proposition consiste en effet à recentraliser les fonds structurels. Le premier “pilier” de ces fonds, le plus important puisqu’il concerne l’agriculture, les investissements, les politiques sociales et culturelles, est cédé aux gouvernements nationaux sur le modèle de la “facilité pour la reprise et la résilience” adoptée par la Commission européenne pour sortir des différentes crises, notamment post-Covid.
Et c’est là tout le problème : à mes yeux, le budget de l’Europe, ce n’est pas la somme des budgets nationaux. Élaborer une politique budgétaire, c’est construire un outil d’investissement de long terme, le plus important de l’Union européenne, celui qui garantit la cohésion des régions européennes.
Ce n’est pas non plus un “fonds de charité” à destination des régions les plus sous-développées, mais bien un fonds disponible pour toutes les régions, je dis bien toutes !
C’est un outil essentiel pour permettre aux régions de gérer les transitions de façon continue, un fonds géré directement par les régions et les pouvoirs locaux, dans le cadre d’une gestion partagée.
« Notre budget n’est pas un “fonds de charité” à destination des régions les plus sous-développées »
Changer ces règles, c’est déconnecter les territoires par rapport à Bruxelles, c’est accepter que toutes les régions européennes ne soient plus éligibles à ces fonds, et c’est mettre en danger la stabilité à long terme des régions d’Europe. C’est aussi autoriser les pouvoirs centraux à s’emparer de toute cette partie de la politique européenne, y compris les gouvernements à tendances populistes.
RM : Quelles sont les conséquences concrètes de cette décision ?
KT : J’en vois au moins deux, toutes les deux négatives. La première, c’est que les sommes versées vont devoir faire l’objet d’arbitrages entre la situation actuelle et les défis du futur. Et que la tentation sera grande d’utiliser ces budgets pour subvenir aux urgences du moment, sans aucune vision à plus long terme.

La deuxième, c’est que les régions, les villes, mais aussi les PME vont être mises en concurrence entre elles, et avec le monde agricole. Ce qui va entraîner une déconnexion entre la politique de cohésion et la compétitivité, alors que justement c’est cette politique qui servait de catalyseur à la compétitivité… D’une certaine façon, la Commission s’arroge la gestion de ces fonds.
« Il est important que les régions françaises pèsent de tout leur poids »
RM : Les Régions françaises, comme d’autres, ont demandé que les territoires soient placés « au cœur du jeu », et non de « simples guichets d’exécution des priorités européennes ». Partagez-vous cette vision ?
KT : Bien sûr, et il est important que les régions françaises pèsent de tout leur poids, à la fois parce qu’elles représentent un pays important dans l’Union européenne, parce qu’elles sont dotées de compétences de premier plan, mais aussi parce qu’elles sont présidées par des leaders de haut niveau qui peuvent eux aussi peser de tout leur poids dans les négociations à venir.
Nous comptons aussi sur des pays comme l’Italie, l’Espagne ou encore la Pologne, pour nous appuyer, ce qui montre bien que ce combat va très au-delà des couleurs politiques.
J’ajoute que nous travaillons étroitement avec les Régions françaises, que plusieurs de leurs élus occupent des fonctions à responsabilités au sein du Comité. Et que le nouveau président de la Région Bourgogne-Franche-Comté qui vient d’être élu (NDLR : il s’agit de Jérôme Durain, élu le 5 septembre) nous a fait savoir que son premier déplacement “officiel” à l’étranger serait pour assister à la Semaine des Régions et des Villes le 13 octobre, ce qui nous touche beaucoup
RM : Les négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel vont durer pendant deux ans, et vont concerner le Parlement européen et les Etats membres. Quel rôle le CdR entend-il jouer dans ces négociations, et comment peut-il peser ?
KT : Le paradoxe du Comité européen des régions, c’est que ses pouvoirs en tant qu’institution sont moins importants que ceux dont disposent ses membres à l’échelle de leur territoire. Nous avons des présidents de Région qui sont très présents au CdR, comme le président de la Région Bretagne Loïg Chesnais-Girard très actif dans nos instances, des maires de très grandes villes européennes.
Certains présidents, au-delà de leur mandat régional ou local, sont aussi des hommes et des femmes politiques de premier plan national, c’est notamment le cas pour les régions françaises. Ils ont en charge des politiques qui ont un impact direct sur des millions d’Européens. Mais nous nous appuyons aussi sur les représentants de plus petites collectivités, ou des territoires ruraux. Voilà ce que représentent vraiment les 700 membres élus du CdR.
Tout cela compose une force sur laquelle nous allons nous appuyer dans les deux ans à venir dans les négociations sur le cadre financier pluriannuel 2028-2034. Il ne s’agit pas seulement de discussions sur les chiffres, mais bien d’un débat sur la gouvernance et la philosophie du budget européen. Et nous allons chercher des alliés partout, bien au-delà du CdR, par exemple au Parlement européen où la concertation via les groupes politiques est déjà très avancée. Mais aussi au niveau national, dans chaque pays, dans chaque assemblée nationale ou régionale.
Vous pouvez compter sur le Comité des régions pour faire le travail nécessaire, qu’il s’agisse d’interactions entre les différents niveaux de gouvernance ou de réseautage via le soft power. Nous allons peser, et de tout notre poids.
Avec le commissaire Fitto, « un dialogue constructif »
RM : Après des années de dialogue constructif avec la Commission, notamment sous l’impulsion de la commissaire Elisa Ferreira, comment qualifieriez-vous le dialogue avec l’actuel commissaire à la Cohésion, l’Italien Raffaele Fitto ?
KT : J’ai une très bonne relation avec lui. Il a été un élu régional de premier plan, il a une forte expérience de la gestion des fonds de cohésion, venant par surcroît d’un pays où la politique de cohésion est essentielle (NDLR : Rafaele Fitto a été ministre italien pour les Affaires européennes, mais aussi président de la Région des Pouilles en Italie). Aujourd’hui, il est vice-président exécutif de la Commission européenne, en charge de la Cohésion et des Réformes, c’est dire l’importance que la Commission accorde à cette mission.
Il m’accompagne depuis mon élection à la présidence du CdR en février dernier, il comprend nos réalités et fait de son mieux pour entretenir un dialogue constructif.
Qui est Käta Tutto ?
Élue locale, adjointe au maire de Budapest de 2019 à 2024, Käta Tutto (45 ans, parti socialiste hongrois) était en charge de l’adaptation au climat ou encore des transports dans la capitale hongroise. Ancienne présidente de la Commission Environnement du Comité européen des régions, elle a été élue le 20 février à la tête du CdR.

L’Espagnol Juan Manuel Moreno (PPE), président de la Région Andalousie, est son vice-président et la remplacera à mi-mandat, à la suite d’un accord entre les deux principaux partis qui siègent au Comité.
La suite de l’interview dans le n°176 de Régions Magazine, actuellement en kiosques.
Rendez-vous à Bruxelles le 13 octobre
Rendez-vous majeur de la politique régionale et urbaine, la Semaine européenne des Régions et des Villes se tient à Bruxelles du 13 au 15 octobre.
Organisée par le Comité européen des régions et la direction générale politique régionale et urbaine (REGIO) de la Commission européenne, elle verra se succéder plus de 200 événements autour du thème “Façonner l’avenir ensemble”. Nul doute que l’avenir de la politique de cohésion figurera au premier rang des préoccupations des congressistes.
