Intelligence artificielle : la vision de la Villa Numéris
Pour David Lacombled, président du think tank La Villa Numéris, il est encore possible de construire une IA ouverte et respectant l’humain. A condition que ce soit à l’échelle européenne.
Philippe Martin
Avant de fonder la Villa Numéris, un think tank indépendant qui promeut un « modèle ouvert du numérique affirmant la primauté de l’humain », David Lacombled a pas mal roulé sa bosse dans le monde de l’information et du digital. Journaliste, il préside aujourd’hui le conseil d’administration du CELSA, école de communication et d’information. Technicien, il a été directeur délégué à la stratégie de contenus du Groupe Orange, directeur d’antenne chez Wanadoo, directeur des relations institutionnelles de France Télécom. Amoureux des territoires, il a créé et présidé “La Station” à Saint-Omer (Hauts-de-France), espace de travail et d’innovation installé dans une ancienne gare ferroviaire désormais réhabilitée.
Mais c’est en tant que spécialiste de la fabrique de l’opinion et de la lutte contre la désinformation qu’il s’exprime à propos de la « vague IA ».
Régions Magazine : La Villa Numeris promeut un modèle européen du numérique affirmant la primauté de l’humain. N’est-ce pas incompatible avec l’idée que l’on se fait de l’IA ?
David Lacombled : Il faut d’abord comprendre que la Chine et les USA sont aujourd’hui de véritables “continents numériques” en tant que tels. Face à eux, il est impossible pour notre pays de se distinguer. C’est à l’Europe d’affirmer ses valeurs face à l’océan numérique. C’est pourquoi nous prônons un modèle de l’IA ouvert et interopérationnel, charge à lui de préserver le patrimoine de la culture européenne. Un modèle qui présente le meilleur visage de notre continent.
Cela nécessite un investissement massif, qui doit être public, comme pour toutes les grandes avancées de l’Humanité. Quand Christophe Colomb découvre l’Amérique, c’est sur un bateau affrété par l’Espagne. Quand l’homme marche sur la Lune, c’est grâce au programme de conquête spatiale lancé par les USA.

Nous sommes un vieux continent, qui attend la création d’un Google européen depuis 25 ans. Pourtant, les talents, nous les avons. Il y a un tissu à mobiliser, à structurer. Je prends souvent en exemple “La Station” que nous avons créée à Saint-Omer, qui a fait travailler ensemble le monde politique, économique, universitaire, à partir du rachat d’une vieille gare à la SNCF. Devenue un espace de travail et d’innovation, et la locomotive de la transformation de tout un territoire. Avec un fablab, une école de la 2ème chance, du coworking.
C’est vers cela que nous devons tendre, afin de faire de l’ensemble de notre continent un instrument d’attractivité, pour être prêts face à la prochaine révolution qui va venir, celle de la robotique industrielle.
« Marquer le réel »
RM : Dans une chronique publiée dans le journal L’Opinion, vous écrivez notamment que « les IA apparaissent comme des auditeurs, au sens d’examinateurs, de l’information » et qu’elles portent en elles « les ferments d’un média ». Pouvez-vous préciser votre vision ?
DL : Depuis 2007, la Fondation Common Crawl explore et analyse le web en permanence. Il en ressort par exemple que, dans tout ce qui est publié sur la toile, le français ne représente que 5 % (contre près de 50 % pour l’anglais) et la production journalistique moins de 3 %. Face à cela, l’IA doit remettre les médias dans leur lit d’origine, et ceux-ci doivent plus que jamais être transparents sur leurs sources. Il faut aussi mettre en place un système de rémunération pour les informations publiées sur le web.
Nous avons créé avec le Medef un groupe de travail qui a publié un rapport intitulé « Face à la désinformation et aux ingérences : marquer le réel », qui montre les risques encourus par les entreprises face à la prolifération des fausses informations, et propose des solutions de prémunition et de riposte inédites.
RM : Quel est alors le rôle de la Villa Numéris ?
DL : Il s’agit pour nous de générer des idées, d’être référent dans ces domaines, en nous appuyant sur des personnalités très différentes, pluridisciplinaires, plurisectorielles. Nous recherchons et analysons les bonnes pratiques, et nous les diffusons à travers les régions. Nous avions ainsi effectué un Tour de France des bonnes idées en matière de santé, après la crise sanitaire.
Nous portons nos réflexions dans l’espace public, auprès des entreprises, nous organisons des ateliers et des séminaires. Il faut tout faire pour que les citoyens n’aient pas une longueur de retard dans l’apprentissage des technologies et de l’IA, retard qui crée des tensions, un sentiment d’abandon, et débouche sur des votes radicaux.
Par ailleurs, dans le cadre d’un partenariat renforcé avec l’ESSEC Metalab, nous avons mis en place deux groupes de travail sur l’IA au niveau européen. Le premier, Leadership, a pour ambition de mieux comprendre comment l’IA, engagée dans une perspective de performance, influence les dirigeants. Le second, Soft power, envisage les IA comme vecteur de la culture, des langues et des valeurs culturelles européennes. Car, encore une fois, l’Europe doit être maître de son récit.
Propos recueillis par Philippe Martin
Des rencontres sur l’IA
Dans le cadre de son partenariat avec Régions Magazine, la Villa Numéris organisera en 2026 cinq rencontres en région, sur le thème de l’IA, selon un calendrier à préciser ultérieurement, autour des thèmes suivants : Education, Industrie, Mobilité, Santé, Sécurité.
Les rencontres se dérouleront sous forme de tables rondes réunissant experts, dirigeants d’entreprises et élus. Un forum en ligne sera ouvert afin de pouvoir poursuivre la discussion, et une synthèse publiée à l’issue du cycle, assortie de propositions adressées aux candidats à l’élection présidentielle de 2027.
Retrouvez l’intégralité de l’interview dans le dossier IA du n°177 de Régions Magazine, actuellement en kiosques.
