Pour la ministre du tourisme Nathalie Delattre « Les Régions ont un rôle prééminent à jouer »
Nommée ministre du Tourisme en décembre dernier, Nathalie Delattre a aussi été élue régionale et municipale en Nouvelle-Aquitaine. Quand elle évoque les territoires, elle sait de quoi elle parle.
Sans doute ne cherche-t-elle pas à entrer dans le livre des records, mais depuis sa nomination au poste de ministre déléguée au Tourisme, le 23 décembre dernier, Nathalie Delattre n’a pas chômé : 150 rendez-vous au ministère, 210 déplacements en région, le tout en moins de six mois… En même temps, avant d’occuper cette fonction, elle n’avait jamais été réellement inactive. Adjointe à la mairie de Bordeaux sous Alain Juppé, conseillère régionale en Nouvelle-Aquitaine dans l’opposition au président Alain Rousset, vice-présidente du Sénat de 2020 à 2023, présidente du Parti radical et… viticultrice à Langoiran, Nathalie Delattre connaît à la fois la vie d’une élue régionale et locale, et la société civile, plutôt une rareté dans le monde politique actuel.
Mais c’est bien en tant que ministre déléguée au Tourisme, un poste qui avait disparu du gouvernement depuis 17 ans, qu’elle a pris le temps de répondre à Régions Magazine malgré son emploi du temps… de ministre.
Régions Magazine : Le tourisme français entend surfer sur la vague de l’année 2024 et de sa succession d’événements emblématiques (JOP, Notre-Dame, Débarquement de Normandie). Comment le gouvernement peut-il s’inscrire dans cette embellie ?
Nathalie Delattre : Nous avons quelques combats prioritaires à mener pour rester le pays le plus visité au monde. Notre tourisme doit être inclusif, durable et innovant, et nous y travaillons avec tous les acteurs des territoires. Par exemple pour les aider à sortir de la saisonnalité, à créer partout une “deuxième saison touristique”, qui ne soit pas l’été sur les plages ou l’hiver en montagne. Et nous pouvons faire mieux dans un tas de domaines.
Je vous donne un exemple : avec l’année 2024 exceptionnelle que vous évoquée, nous avons franchi le cap des 100 millions de visiteurs étrangers et des 71 Md€ de chiffre d’affaires, soit une hausse de 12 % par rapport à l’année précédente. Mais en ce qui concerne les dépenses liées au tourisme, nous ne sommes qu’en 4ème position, loin derrière l’Espagne (126 M€ de CA) ou Londres, par exemple.
Pour nous améliorer, il faut bien sûr un pilote, d’où l’importance d’avoir enfin un ministère de plein exercice, mais nous devons aussi travailler en équipe et coconstruire avec les acteurs de terrain.
RM : Justement, les Régions jouent un rôle prééminent dans la promotion du tourisme. Lors de votre rencontre avec le président de la Commission Tourisme de Régions de France Franck Louvrier (NDLR : lire son interview par ailleurs), celui-ci a souhaité coconstruire davantage avec l’État la stratégie touristique de la France. Comment vous réagissez-vous à cette proposition ?
ND : Il est évident que nous devons plus que jamais travailler avec les Régions, et que nous avons plusieurs défis à réussir ensemble. Je vous donne trois exemples.
« Avec les Régions, nous devons travailler ensemble sur les ressources humaines, l’aménagement du territoire, et les mobilités »
D’abord, les ressources humaines. Cela concerne au premier chef les Régions, qui ont en charge la formation des 15-25 ans, en les accompagnant du lycée jusqu’à la carte des formations professionnelles. Dans cet esprit, nous avons organisé la 3ème édition des Métiers du tourisme, et nous planchons déjà sur la 4ème, avec une forte participation des Régions. Il y a mille et une professions à mettre en avant, pour les jeunes mais aussi les personnes en reconversion.

Cela passe d’abord par déconstruire l’image négative des métiers de l’hôtellerie ou de la restauration, métiers qui ont beaucoup évolué dans le bon sens, ce que les Régions font très bien au demeurant. C’est important qu’elles soient à la manœuvre, d’autant que les besoins et les secteurs en tension ne sont pas les mêmes d’une région à l’autre.
Ensuite l’aménagement du territoire. Prenez l’exemple des véloroutes, un gros succès de ces 20 dernières années. Nous en avons 17 dans notre pays, pour 21.500 km aménagés, nous visons 26.000 dans les années à venir. Cela doit figurer dans les contrats de plan État-Régions, et nous devons favoriser le travail entre plusieurs régions, comme dans la Loire à vélo par exemple.
Dans un autre ordre d’idées, lors du dernier Sommet Choose France, nous avons proposé aux investisseurs étrangers huit sites patrimoniaux à fort potentiel touristique, les premiers d’une liste de 33, pour y favoriser le développement de l’hôtellerie, et accélérer les procédures souvent trop lourdes pour leur aménagement.
Favoriser la mobilité et développer la multimodalité
Enfin il y a les mobilités. Là aussi les Régions ont un rôle prééminent à jouer, à travers le TER du quotidien notamment. Je prends un exemple que je connais bien, celui de l’œnotourisme, en pleine croissance, (+20 % depuis huit ans, 12 millions d’œnotourismes par an, 33 millions d’actes d’achat)., qui attire de nombreux visiteurs étrangers et permet aux agriculteurs de diversifier leur activité. Il nous faut à la fois développer des haltes ferroviaires qui permettent de mieux accéder aux sites, et créer de nouvelles “routes des vins” sur le mode de ce qui existe en Alsace par exemple.
Mais il faut aussi prévoir des petites gares de TER, des parkings avec des vélos à louer, pour encourager la multimodalité.
Nous devons favoriser des initiatives comme celle de La Bulle verte, qui a lancé des éco-stations de services autour des mobilités douces, en proposant de louer des vélos électriques pour visiter un territoire, et des logements écoresponsables : il en existe déjà 61 à travers la France
« Nous allons restructurer Atout France et amplifier son travail avec les territoires »
RM : S’agissant de la promotion du tourisme à l’international, comment envisagez-vous le devenir d’Atout France, dont on a, un temps, envisagé la suppression ou la fusion, avant d’en annoncer la restructuration ?
ND : Plutôt qu’une suppression, il a été prévu un rapprochement avec Business France, afin d’augmenter la capacité d’intervention de cet opérateur unique qu’est le GIE Atout France. Il est évident qu’ils doivent travailler ensemble, mais je suis attachée au maintien d’un organisme uniquement dédié au tourisme, et qui réunit le public et le privé.
J’ai lancé une mission d’audit d’Atout France, dont nous aurons les résultats avant la fin du mois de juin. Il nous faut restructurer cet outil autour de ses quatre missions essentielles, qui sont l’observation, les labels, l’ingénierie dont j’ai déjà parlé et bien sûr la promotion à l’international.
Sur ce plan, nous devons renforcer nos réseaux, travailler plus étroitement avec les régions et les départements, intégrer davantage le réseau des CCI, la diplomatie française…

Je prends un exemple dans le domaine de l’observation : nous sentons apparaître les prémices d’un tourisme brésilien. C’est un fait nouveau, il faut que les acteurs du tourisme puissent le mesurer, l’accompagner, commencer à prévoir des menus en portugais par exemple…
Quand je me déplace à l’étranger, sur un salon international comme ceux de Madrid ou de Berlin que je viens de visiter, je souhaite que l’on y dispose de 13 “corners”, un par région, sans oublier les ultramarins bien sûr. C’est le rôle d’Atout France de favoriser ces initiatives. En n’oubliant pas qu’i s’agit du seul opérateur de l’État qui ramène de l’argent ! 22 M€ investis, 30 M€ récupérés…
J’ai aussi lancé le recrutement d’un nouveau directeur qui puisse incarner cette réorganisation. Il y a tant de chantiers à ouvrir ou à prolonger : la commission de classement des “Palaces”, la commission “Tourisme et handicap”, le renouveau du thermalisme…
A ce titre, je viens de participer au lancement, à Divonne-les-Bains dans l’Ain, de la rénovation du château de Divonne où sera installé un hôtel 5 étoiles et un centre de bien-être. Ou à Evaux-les-Bains, dans la Creuse, à la réouverture de la station thermale doté d’un équipement formidable, avec piscine extérieure chauffée, grotte de sel, spa complet… Il y a énormément à faire dans le mélange santé/bien-être, et l’État est prêt à apporter toute sa part.
« Je suis fan de l’œnotourisme mais pas du Dry january ! »
RM : Vous-même ancienne viticultrice, vous défendez à la fois le vin et l’œnotourisme. De quelle manière ?
ND : Je le dis clairement, je ne suis pas une adepte du “Dry january” ! Cela ne sert à rien de se priver pendant un mois de toute boisson alcoolisée, si c’est pour se rattraper le reste de l’année… Je suis favorable au message de Santé Publique France : une consommation modérée, conviviale, on boit du vin en mangeant, on ne conduit pas ensuite…
Nous avons déjà 12 millions d’œnotouristes, et 8.700 labels de destination, il faut continuer à les encourager, améliorer les lieux de dégustation et les scénographies, mettre en valeur le spiritourisme ou le brassitourisme. Et faire profiter nos visiteurs étrangers de ce patrimoine multiséculaire qui a façonné les paysages de nos régions.
Retrouvez la suite de cette interview exclusive dans le numéro 175 de Régions Magazine actuellement en kiosques.
Retrouvez ici le document du Comité interministériel du Tourisme du 24 juillet qui veut faire passer le tourisme de 71 à 100 milliards d’euros de recettes internationales d’ici 2030.
