Alsace : « Un projet aberrant »
Philippe Martin
Frank Leroy, président de la Région Grand Est, exprime son désaccord de fond avec la proposition de loi consistant à sortir l’Alsace de la grande région.
Le débat s’annonce musclé, et il est déjà largement engagé : ce 7 avril, la loi transpartisane sur la « simplification du millefeuille territorial » sera examinée par l’Assemblée nationale. Au centre, le statut de l’Alsace, qui n’en finit pas de susciter des controverses depuis plus d’une décennie.
A l’initiative de la députée du Haut-Rhin Brigitte Klinkert (EPR), c’est en effet à un démantèlement de l’actuelle Région Grand Est que reviendrait le vote de cette proposition, cosignée par 95 députés, majoritairement du bloc central.
Elle prévoit notamment la transformation de l’actuelle Collectivité européenne d’Alsace (CEA) en une nouvelle forme de collectivité, exerçant à la fois les compétences d’un département et d’une région. Sortant du même coup l’Alsace du giron de la Région Grand-Est qui réunit, faut-il le rappeler, les anciennes régions Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne, depuis sa création par la réforme de 2015 instituant les grandes Régions.

Dès le 27 mars, les présidents de Région réunis en conseil ont appelé au rejet de cette proposition « n’ayant fait l’objet d’aucune concertation », masquant une « attaque en règle contre la Région Grand Est au mépris des réalités et se bilans obtenus depuis la réforme de 2015 ».
Rappelons au passage que les Alsaciens avaient été consultés par référendum le 7 avril 2013 à propos de la fusion des deux anciens départements Bas-Rhin et Haut-Rhin : 55 % des habitants ce département avaient voté contre, ce qui avait mis fin une première fois au projet de fusion… jusqu’à la création de la CEA le 1er janvier 2021.
Le président de la Région Grand Est Franck Leroy s’est exprimé à propos de ce projet de réforme.
Régions Magazine : Que pensez-vous de cette proposition de loi consistant à sortir l’Alsace de la Région Grand Est ?
Francl Leroy : C’est un projet brouillon, qui relève du bricolage institutionnel. Je dirais même qu’il est totalement aberrant, car il casserait la dynamique qu’a permis de créer la grande Région. On nous annonce des économies d’une centaine de millions d’euros grâce à cette fusion, on ne dit pas lesquelles.
La grande Région a permis d’accélérer fortement les investissements, qu’il s’agisse des lycées, des mobilités, du développement économique… Je prends juste un exemple, celui du TER : la dynamique créée par le Grand Est a permis de faire circuler 220 trains supplémentaires par jour, sans dépenser un centime de plus ! Et cela profite prioritairement à l’Alsace, qui plus est…

Aure élément important : cinq Régions françaises figurent désormais dans le peloton de tête des 15 Régions d’Europe les plus attractives. Parmi ces cinq Régions, quatre sont issues de la réforme de 2015 et sont des Régions fusionnées (NDLR : la cinquième est l’Île-de-France). La Grand Est figure au troisième rang, grâce au dynamisme né justement de cette fusion.
« Une incompréhension totale »
RM : Mais alors, pourquoi cette idée revient-elle régulièrement sur le tapis ?
FL : Il s’agit d’un projet rédigé sur un coin de table par Brigitte Klinkert (NDLR : députée Ensemble pour la République du Haut-Rhin, ancienne présidente du conseil départemental du Haut-Rhin) avec quelques députés alsaciens, sans la moindre étude d’impact, sans chiffrage sérieux, soutenu par ces mêmes députés et sans doute par le Rassemblement national.
J’estime également que cette proposition est anticonstitutionnelle, car elle viole l’article 72 de la Constitution : seule une réforme constitutionnelle peut supprimer de facto une région ou un département.
RM : Régions de France s’est prononcée à l’unanimité contre ce que l’association estime être une « attaque en règle contre le Grand Est en particulier et les Régions en général ». Comment ont réagi les élus régionaux du Grand Est ?
FL : C’est bien évidemment une incompréhension totale, en-dehors de quelques élus alsaciens. Je l’ai dit lors de la table ronde sur les dix ans des grandes régions : les Régions ne sont pas des relais administratifs, ce sont des acteurs de première ligne. La Région Grand Est, c’est 750 km de frontières, une connexion directe à quatre grands marchés européens, un territoire qui agit sur l’économie, l’emploi, les mobilités, la transition énergétique.
C’est 327 euros investis par habitant, très au-dessus de la moyenne nationale, des routes, des formations, des entreprises accompagnées, des emplois préservés. C’est aussi la proximité : nous avons créé douze centres administratifs répartis sur tout le territoire régional, dont quatre en Alsace. C’est cela que les députés doivent avoir en tête au moment du vote.
Propos recueillis par Philippe Martin
