Les territoires auront leurs “Jumeaux”
Philippe Martin
Des jumeaux numériques, via le programme JUNN, permettant d’anticiper les évolutions liées au changement climatique. Explications.
Comment évaluer l’impact d’aménagements lourds sur le risque d’inondations ? Comment mesurer les effets de futurs travaux de voirie sur le trafic, à l’échelle de 10, 20 ou 30 ans ? Bref, comment mieux construire notre avenir, en utilisant au maximum un socle technologique puissant, partagé entre l’État, les collectivités et les entreprises ? La solution a désormais un nom : elle s’appelle JUNN.
JUNN, comme “Jumeau numérique national”, un programme lancé (et financé) dans le cadre de France 2030. Aux manettes, quelques-unes des Agences de l’État fortement menacées ces derniers mois par des élus coupeurs de tête : le Cerema, l’Institut National Géographique et l’Inria. Objectif officiel : « doter la France d’un outil capable de croiser de multiples données hétérogènes, de simuler des interactions entre des répliques et leurs réalités pour tester des hypothèses visant à offrir une gestion plus fine et proactive des territoires ».
Au-delà de ce jargon technocratique, il s’agit tout simplement de mieux anticiper les cas d’usage liés à l’aménagement urbain, à la prévention des risques naturels, à la gestion des ressources en eau ou encore à l’adaptation des forêts au changement climatique.
Pour ce faire, les concepteurs du projet ont donc créé un outil qui constitue une réplique virtuelle des territoires, un jumeau numérique qui associe des éléments statistiques (images satellitaires, relevés LiDAR – LIght Detection And Ranging ou télémétrie par laser -) et des données dynamiques issues de capteurs, permettant de visualiser ceux-ci, de tester différents scénarios, d’anticiper les crises ou encore de mieux accompagner les politiques publiques.
Précieux, en cette période ce budgets contraints et de mutations climatiques souvent mal maitrisées. Une infrastructure souveraine de la France, à laquelle participent 15 grandes institutions publiques mais aussi privées, à l’image de Dassault Systèmes, spécialiste de la « simulation multiphysique » et qui travaillera spécifiquement sur l’adaptation climatique des villes.
Trait de côte et incendies de forêts
Les Jumeaux Numériques doivent permettre, à terme, de simuler avec précision le recul du trait de côte, la progression des crues pour protéger les populations, ou encore l’évolution des massifs forestiers face aux incendies.
Autre exemple : les collectivités doivent, dans le cadre de la loi APER, identifier les zones les plus propices au développement des énergies renouvelables. Il s’agit donc d’évaluer le potentiel solaire et éolien, mais aussi les contraintes environnementales, les règles d’urbanisme ou le foncier disponible. Des données très hétérogènes et difficiles d’accès, que les Jumeaux numériques permettront de regrouper et d’exploiter en bonne intelligence.
Ils constitueront aussi un outil d’équité territoriale, « permettant aux zones rurales et aux petites collectivités d’accéder à des outils de pointe, au même titre que les grandes métropoles, grâce à des données nationales homogènes et à des outils de visualisation 2D/3D. »
Car tout ceci a un coût : 40 M€ sur trois ans, financés en bonne part par le plan France 2030 opéré par la Banque des territoires, à hauteur de 25 M€. Pour Mathieu Lefbvre, ministre chargé de la Transition écologique, qui a présenté le détail du programme,« avec le jumeau numérique national, nous franchissons une nouvelle étape dans la conduite de la transition écologique, en donnant à nos territoires des moyens encore plus efficaces d’agir. Nous faisons le choix de la science, de la donnée, de l’innovation et de l’excellence des solutions de nos entreprises couplées à nos meilleurs laboratoires de recherche, pour aider les collectivités à mieux comprendre, mieux prévoir et mieux décider. »
Alors que Bruno Bonnel, secrétaire général pour l’Investissement, en charge de France 2030, use de la métaphore : « Il s’agit d’une boussole dont nous avons besoin plus que jamais pour naviguer le changement dans un monde en perpétuelle évolution. »
Reste à mettre en place l’ensemble du programme, prévu de 2026 à 2029 pour sa première phase. Création des outils techniques, production des jeux de données 3D sur les territoires pilotes (voir en encadré), puis développement des applications, avant une phase opérationnelle sur grande échelle prévue pour 2029.
Plus de 200 acteurs, réunis dans un “Comité de partenaires”, vont travailler en groupes de travail thématiques, mais la porte reste ouverte, via la plateforme Expertises Territoires. Car l’enjeu est de taille : il s’agit de mieux répondre à l’urgence climatique, tout simplement.
Quatre territoires-pilotes
Dans dix-huit mois, la plateforme JUNN disposera de premières données 3D couvrant plusieurs départements, d’outils de visualisation immersive et de connexions à des environnements de simulation haute performance.
Par ailleurs quatre départements-pilotes ont été retenus pour tester les premiers jeux de données 3D : Alpes-Maritimes, Charente-Maritime, Gironde et Ille-et-Vilaine.
