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Déserts médicaux : la vision du conseil de l’Ordre

Philippe Martin

Publié le
22 avril 2026
Mis à jour le
6 mai 2026
Le Pr Oustric a reçu Régions Magazine au siège du Conseil de l’Ordre des médecins. Photo Conseil de l’Ordre Aurore Pageaud.
Le Pr Oustric a reçu Régions Magazine au siège du Conseil de l’Ordre des médecins. Photo Conseil de l’Ordre Aurore Pageaud.

Président du conseil de l’Ordre des Médecins, le Pr Stéphane Oustric se bat contre les idées préconçues et le poids des normes. Mais délivre un message finalement plein d’espoir.

Sur les murs, des cadres exhibant des maillots dédicacés par les joueurs du Stade Toulousain. Dans les propos, un torrent de cailloux qui roule dans son accent, comme l’aurait chanté Claude Nougaro. On a beau se trouver au siège de l’Ordre national des Médecins, dans le XVIIème arrondissement de Paris, à écouter le Pr Stéphane Oustric, qui préside le conseil de l’Ordre depuis juin dernier, on se retrouve immédiatement à Toulouse. Plus précisément dans le quartier Guilhemery, à deux pas du canal du Midi, où ce médecin généraliste a créé la première Maison de santé pluriprofessionnelle universitaire, voici près de dix ans. Un médecin qui, comme tout amateur de rugby, ne parle pas la langue de bois.

Régions Magazine : Il paraît que vous n’aimez pas du tout le terme “déserts médicaux” ?

Dr Stéphane Oustric : Je n’accepte pas ce terme ! Il est le résultat d’une vision politique et professionnelle qui a régné sur la médecine française pendant quarante ans. Une vision comptable et gestionnaire sans stratégie de long terme, qui a oublié les évolutions de la science, de la médecine et de notre population.

Sur cette période, nous sommes passé de 50 à 70 millions d’habitants, avec une augmentation forte de la durée de vie, mais pas de la qualité de vie, avec l’apparition de nouvelles pathologies, et on a continué à appliquer le même numerus clausus[i], sans jamais changer de logiciel, avec des réponses à la petite semaine.

De plus, les généralistes n’ont plus aujourd’hui ce statut de “notoriété”, de “notabilité” dont ils bénéficiaient encore dans les années 90. Quand je faisais mes premiers remplacements, en fin de journée, le dernier patient que je visitais avait préparé un “petit morceau” à grignoter, « vous devez avoir faim docteur »… Tout cela a disparu aujourd’hui.

Et les décisions des gouvernements et des ministres de la Santé successifs continuent à ne pas aller dans le bon sens. Prenez la suppression du cumul emploi-retraite : nous allons perdre plus de 6.000 médecins d’un seul coup ! Et tout cela pour une économie dérisoire, voulue par des technocrates qui n’ont pas mesuré une seconde les conséquences de cette décision !

RM : Et le plan France Santé, comment l’évaluez-vous ?

SO : Encore une vision technocratique, décidée sans la moindre concertation entre les médecins et le ministère. Il faut dire aussi que nous en sommes à notre 9ème ministre de la Santé en huit ans… La labellisation des Maisons de santé, très bien, mais nous n’avons pas attendu qu’elle existe pour en créer, j’en dirige une depuis bientôt dix ans. Si c’est pour nous imposer des contraintes et des normes supplémentaires…

RM : Pourtant, à vos yeux, la situation n’est pas aussi négative que cela…

SO : D’abord il faut rappeler que 94 % des Français ont un médecin traitant, et bénéficient d’une filière de soins. Ensuite, comme je le disais en préambule, s’il n’y a pas de désert, il y a effectivement des endroits où il n’y a plus personne. Même dans une grande ville comme Toulouse, 100.000 habitants n’ont pas de médecin traitant. Mais ça va revenir. D’ici à 2032, nous aurons 15.000 nouveaux généralistes qui rentreront, alors que nous n’en auront plus que 2.000 qui arrêteront chaque année.

Grâce au nouveau statut de “docteurs juniors” (NDLR : internes qui ont validé les deux premières phases de leur 3ème cycle et ont obtenu leur thèse d’exercice de médecine), qui aurait pu être mis en place depuis 2021 – mais nous avons encore perdu quatre ans de procédures diverses -, nous allons pouvoir recréer un lien de transmission, de compagnonnage entre un médecin confirmé et un jeune entrant qui, lui pourra amener de nouvelles connaissances scientifiques et médicales.

C’est cela qui va pousser un jeune médecin à s’installer dans un environnement favorable, et c’est aussi une chance pour une population.

« Il faut que les médecins généralistes soient mieux entendus. Ce sont eux qui protègent le fonctionnement de l’hôpital, ce sont eux qui gèrent la souffrance, la maladie, la fin de vie. Nous ne sommes pas de simples techniciens. »

RM : Comment réagissez-vous à l’idée d’obliger les jeunes médecins à s’installer au début de leur carrière dans une zone sans généraliste ?

SO : La coercition, ce n’est pas la solution. Médecin ou pâtissier, c’est pareil : vous ne le ferez pas travailler là où il ne le veut pas. N’oubliez pas que notre système hospitalier fonctionne grâce aux étudiants et aux internes qui, dès leur 4ème année et pour moins de 2.000 € par mois pour les internes, font tourner l’hôpital, en faisant parfois plus de 70 heures par semaine ! On ne peut pas les en remercier en les envoyant là où ils ne veulent pas aller.

La vérité, c’est qu’il n’y a pas de modèle. Ou plutôt que tous les modèles sont bons, si cela fonctionne. La seule règle, c’est qu’il faut un projet médical vivant, avec au moins deux médecins généralistes au départ. Auxquels vont venir s’atteler une pharmacie, un kiné, une infirmière, coordonnés par le médecin… En revanche il faut y mettre des moyens, pour valoriser l’attractivité du projet médical mais aussi les conditions d’accueil.

RM : Le rôle des collectivités vous semble-t-il important ?

ST : Bien sûr, dans la recherche de locaux, l’accent mis sur l’attractivité. La bonne dimension pour moi, c’est la communauté de communes, qui peut fédérer des énergies et des moyens suffisants.

Pour ma part, je garde espoir dans notre métier, dans la médecine de proximité. Je rentre d’une mission en Guyane où j’ai rencontré des gens admirables qui, dans des conditions difficiles, redonnent un sens à soigner les gens. C’est cela, le plus important. Et c’est cela qu’il faut sans cesse valoriser.


[i] Instauré en 1971 pour limiter le nombre d’étudiants en médecine, et l’ensemble des études de santé, le numerus clausus n’a été supprimé qu’en 2020.

Lire la suite de l’interview dans le dossier “Déserts médicaux” du n°178 de Régions Magazine, actuellement en kiosques.

 

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