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Philippe
23/04/2020
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Jean Rottner répondant aux questions de Régions Magazine, peu de temps après son élection à la présidence du conseil régional du Grand Est.

Exclusif : Jean Rottner raconte l’épidémie à Régions Magazine

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“Nous avons pris un rouleau compresseur viral en pleine figure”

Avant le début de l’épidémie, Jean Rottner n’était pas le président de Région le plus connu des Français, loin de là. Mais depuis que le Grand Est a été projeté, bien malgré lui, sous les feux de l’actualité, l’ancien maire de Mulhouse est devenu d’un seul coup beaucoup plus médiatique. D’abord parce que son territoire a payé dès le départ un lourd tribut à l’épidémie. Ensuite parce que sa double qualité de médecin urgentiste et de patron d’une grande Région l’a poussé à intervenir sur tous les fronts, sanitaire, économique et humain.

Alors que la date du “début du déconfinement” a été fixée au 11 mai par le président de la République, Jean Rottner fait le point pour Régions Magazine, sur la situation de sa région et sur les conséquences de l’épidémie, à court et à long terme.

Régions Magazine : Tout d’abord, comment allez-vous ? Et comment va le Grand Est ?

Jean Rottner : Je vais bien ! (NDLR : Jean Rottner avait présenté les symptômes du Covid-19 au début de l’épidémie). Et le Grand Est, lui, il fait face, et il résiste.

Nous avons vu arriver le premier malade en réanimation au CH Mulhouse, le 1er mars. Et puis nous avons pris un rouleau compresseur viral en pleine figure. C’est littéralement cela qui est arrivé : une densité virale proprement incroyable, sur laquelle personne n’avait réellement anticipé.

La réaction des premiers hôpitaux touchés a été formidable, à commencer par le Haut-Rhin. En moins d’une semaine, Mulhouse et Colmar sont devenus des hôpitaux spécialisés dans le Covid-19, se transformant à une vitesse inouïe, augmentant la capacité de lits de réanimation, stoppant l’accueil des visiteurs. Très vite, nous avons pu compter sur la solidarité intrarégionale, en nous appuyant sur Reims, sur Nancy dont l’hôpital a joué un puissant rôle d’amortisseur ; mais aussi sur le réseau de nos médecins, de nos soignants.

Nous avons vu ensuite s’installer l’hôpital militaire de campagne, qui a permis de soulager nos services d’une trentaine de lits. Par le biais de l’Opération Morphée, nous avons pu transférer les premiers malades dans d’autres régions, vers Toulon ou Marseille, vers l’Aquitaine ou la Bretagne, en tain, en avion, en hélicoptère. Cette fois, c’est la solidarité inter-régionale qui a été fantastique.

Je n’aurai de cesse de souligner l’immense élan de la solidarité médicale, et aussi la qualité du travail mené avec les services de l’Etat et certains membres du gouvernement.

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Depuis le début de l’épidémie, Jean Rottner est devenu le chouchou des médias (capture d’écran TF1)

“Par rapport aux Allemands, nous avons pour notre part une gestion de la crise beaucoup plus centralisée, ce qui peut générer des lenteurs et des défauts dans l’anticipation. ”

RM : Vous avez aussi donné, en quelque sorte, une “leçon d’Europe” avec les transferts de patients vers l’Allemagne. Comment cela y êtes-vous parvenus ?

JR : Au total, 234 de nos patients ont été transférés vers l’étranger, majoritairement vers l’Allemagne mais aussi vers la Suisse, le Luxembourg… Dès le 11 mars, j’étais en contact direct avec les présidents des trois Länder les plus proches de nous, le Bade-Wurtemberg, la Rhénanie-Palatinat, et la Sarre. Leur réaction a été à la hauteur de mes espérances : le jour même ils ont co-signé une lettre disant “voilà comment nous voulons travailler avec vous”. Dès le 12 mars, une cellule commune franco-allemande était en place, et nous avons commencé à transférer des patients.

Le fait que nous avons l’habitude de travailler en nous appuyant sur des structures comme l’Espace rhénan, entre autres, le fait aussi que, depuis les accords de Matignon de 2017, les Régions soient devenues officiellement des acteurs de la diplomatie de proximité, le soutien du ministère des Affaires étrangères, notamment d’Amélie de Montchalin, tout cela nous a aidés à aller très vite et à effectuer les premiers transferts dans la foulée.

RM : Au passage, quand vous regardez la situation de vos voisins allemands (quatre fois moins de morts qu’en France, un déconfinement beaucoup plus rapide), n’avez-vous pas de regrets sur l’efficacité de notre propre stratégie ?

JR : Il faut comparer ce qui est comparable. L’Allemagne est un Etat fédéral, la Santé dépend des Länder et non de l’Etat fédéral, les dépenses de santé ne sont pas les mêmes non plus (il y a par exemple deux fois plus de lits d’urgence), le personnel médical est payé 30 % de plus qu’en France. Malgré tous les efforts qui ont été faits, nous avons pour notre part une gestion de la crise beaucoup plus centralisée, ce qui peut générer des lenteurs et des défauts dans l’anticipation.

C’est là, je pense, que les Régions ont un nouveau rôle à jouer.

RM : C’est-à-dire ?

JR : J’ai appelé très tôt le Premier ministre et je lui ai dit : ce que dit le Comité scientifique correspond à ce que je vois sur le terrain, mais pas avec les mesures qui sont prises. La caissière qui va travailler, chez nous, elle a peur et elle a raison : il faut la protéger. Il faut qu’on se débrouille pour lui offrir un masque. On a aussi envoyé au front des médecins généralistes qui n’étaient pas protégés, ce n’est pas admissible. Nous, à la Région, en 48 heures nous avons trouvé1,4 million de masques que nous avons distribués à ceux qui étaient en première ligne.

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Dès le 24 mars, l’hôpital militaire de Mulhouse avait accueilli ses premiers patients (photos Ministère des Armées).

“Nous attendons depuis quinze jours la certification des tests par le Comité scientifique, que nous réclamons tous les jours : une fois de plus, c’est trop long !”

Comprenez-moi bien : je ne veux pas travailler contre l’Etat, mais avec lui. Quand je crée une Société d’Economie Mixte pour acheter des tests de façon massive, je peux le faire avec seulement le Crédit Mutuel, mais j’ai tenu à y associer la Banque des Territoires, et donc l’Etat. Maintenant, je veux les commander, mais j’attends, nous attendons depuis quinze jours la certification par le Comité scientifique, que nous réclamons tous les jours : une fois de plus, c’est trop long !

RM : C’est pour cela que le Grand Est s’est retrouvé en position de pionnier depuis le début de la crise ?

JR : Nous avons été les plus durement frappés, d’une certaine façon ça nous oblige à bouger, plus vite, plus fort. Cela conforte aussi les stratégies que le conseil régional avait mises en place sur le plan économique, je pense à l’industrie ou à l’agriculture, à travers le SRDEII, mais aussi en matière d’aménagement du territoire.

Alors oui, nous sommes allés très vite avec le premier Fonds “Résistance” pour soutenir nos entreprises, avec les prêts Rebond, avec l’opération “Plus forts Grand Est”, avec la SEM “Dynamise” pur acheter des tests. Mais il nous faut aller encore plus loin.

Je pense que nous allons avoir à affronter une situation économique très difficile, mais aussi une demande de justice sociale très forte qui, si elle n’est pas entendue, peut déboucher sur un sentiment de révolte. Plus que jamais il faut écouter les élus de proximité, et à travers eux les citoyens.

Le rôle de la Région doit s’en trouver renforcé : la fameuse loi “3D” dont le gouvernement parle depuis longtemps, nous la vivons déjà au quotidien ! Il faut un nouveau contrat social, pour surmonter le KO, et affronter le chaos qui risque de suivre. Sinon, et je le dis de façon un peu brutale, on va s’en prendre plein la figure.

“Décaler les élections régionales nous laisserait un temps de respiration, un temps d’action supplémentaire, ce qui est sans doute plus important qu’un calendrier électoral.”

RM : Dans ces conditions, le maintien des élections régionales en mars prochain, alors que les Régions seront à la manœuvre sur le terrain de la relance économique, vous paraît-il indispensable ?

JR : Je pense qu’il faut d’abord finir le “temps municipal”, terminer ces élections dès que ce sera possible. Après, il y a un calendrier qui prévit les régionales en mars, et j’aurais tendance à dire dans un premier temps qu’il faut le respecter. Mais dans un second temps, vous avez sans doute raison : six mois de plus, avec par exemple des élections en septembre 2021, voire en décembre comme en 2015, cela nous laisserait un temps de respiration, un temps d’action supplémentaire, ce qui est sans doute plus important qu’un calendrier électoral.

RM : Une question plus personnelle : dès le mois de novembre vous aviez rejoint l’hôpital de Mulhouse comme chef de service aux urgences, reprenant vos anciennes fonctions, tout en demeurant président de Région. C’est donc que la situation de cet hôpital n’était déjà pas “normale”…

JR : Disons qu’elle était très tendue, et que j’ai pensé que je pouvais être utile. Attention, je ne suis pas revenu comme un super-soignant ! J’ai juste retrouvé mon ancienen équipe, j’ai beaucoup écouté, et je pense que les gens ont apprécié ma venue. Du coup, j’étais effectivement aux premières loges quand l’épidémie est arrivée…

Maintenant, si vous voulez me faire dire que l’hôpital public ne va pas bien en France, je vous réponds : non, il ne va pas bien. Et il est clair qu’il faudra agir quand nous sortirons de cette crise sanitaire. D’autant que je suis persuadé qu’il y en aura d’autres.

Propos recueillis par Philippe Martin

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