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Philippe Martin
29/11/2023
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Gérard Collomb avait répondu aux questions de Régions Magazine. Créditphoto Jie Wang Régions Magazine Jie Wang.

Ce que Gérard Collomb disait à Régions Magazine

Alors qu’il venait de devenir le premier président de la Métropole de Lyon, il avait accordé une longue interview à notre revue. Hommage à travers quelques passages.

Disparu samedi à l’âge de 76 ans, Gérard Collomb, ancien ministre de l’Intérieur, a été maire de Lyon pendant près de 20 ans et premier président de la métropole de Lyon, lors de la création de celle-ci le 1er janvier 2015. A ce titre, il avait accordé en novembre 2017 une longue interview à Régions Magazine, dans le cadre d’un supplément que notre revue consacrait à cette métropole. En voici quelques passages.

Depuis près de quinze ans il incarne en quelque sorte la ville de Lyon. Le lointain successeur d’Édouard Herriot a toujours décliné les responsabilités ministérielles pour pouvoir s’occuper pleinement et uniquement de sa bonne ville : il y siège sans discontinuer au conseil municipal depuis 1977.

L’agrégé de lettres classiques, qui au début de sa carrière enseigna au lycée Jean-Perrin de Lyon, le réformateur et le gestionnaire, honoré à plusieurs reprises du titre envié de “meilleur maire de France”, n’a jamais oublié ses origines. Il les rappelle volontiers, lui, le fils d’un ouvrier métallurgiste et d’une femme de ménage, il n’est “ni Parisien, ni énarque”.

Celui qui fut un opposant décidé à Michel Noir, et beaucoup plus modéré à Raymond Barre quand ils étaient aux commandes de la capitale des Gaules, se trouve forcément à l’origine d’un projet qui consistera à faire de Lyon une métropole d’un type nouveau. Pour Régions Magazine, il a accepté de “vendre” cette réforme qu’il a voulue et initiée. Il faut avouer qu’il le fait plutôt bien.

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Régions Magazine : pouvez-vous rappeler en quelques mots la genèse de la « nouvelle Métropole de Lyon » ?

Gérard Collomb : j’ai toujours été persuadé que le XXIème siècle s’organiserait autour des métropoles. Que c’est autour des grandes villes du monde que se construiraient les économies ou la culture. 52 % du PIB mondial se réalise dans seulement 300 villes de notre planète. Il fallait, il faut que Lyon s’inscrive dans ce mouvement.

Nous avons commencé à en parler de manière concrète au moment du rapport Balladur, qui allait dans ce sens, mais de manière un peu trop radicale, en supprimant toute référence aux communes : j’étais persuadé que ça ne marcherait pas.

Au moment des premières discussions sur la réforme de la décentralisation, j’ai souhaité en discuter avec mon homologue du département du Rhône Michel Mercier. C’est un aspect très important de ce projet : pour qu’un tel changement puisse aboutir, il faut qu’à l’origine on trouve des hommes qui se portent estime et respect, même s’ils sont de sensibilités politiques différentes. C’était évidemment le cas entre Michel Mercier et moi.

RM : qu’est-ce qui vous a permis d’entrer, disons, dans la phase active ?

GC : nous avons profité d’une circonstance un peu particulière : le sommet franco-italien de Lyon, en décembre 2012, qui s’est tenu en présence du président de la République et du Premier ministre. Nous leur avons présenté notre projet, ils se sont montrés intéressés. Quelques jours plus tard, Michel Mercier et moi avons tenu une conférence de presse, pour exposer la vision que nous avions élaborée ensemble. C’était parti.

RM : quel a été l’accueil du monde politique ?

GC : de la surprise d’abord, puis une adhésion progressive. Disons aussi que nous avons dû construire une majorité pour faire passer ce texte. Au Sénat, après notre travail d’explication, tous les groupes ont voté pour, à l’exception des communistes. A l’Assemblée nationale le vote a été plus divisé à droite, mais c’est passé.

L’affaire s’est un peu compliquée quand, à partir de l’idée lyonnaise, la métropole d’Aix-Marseille a rejoint la réforme, puis le Grand Paris… On nous demandait de porter l’ensemble ! Finalement la loi a été votée, et on peut dire que Lyon aura contribué à faire évoluer l’organisation administrative française !

Nous avions donc deux services de voirie, obéissant à des normes différentes. Tout cela sera unifié désormais.

RM : essayons d’être le plus concret possible. Que peut-on attendre de cette nouvelle organisation ? Des économies ?

GM : oui, mais pas seulement. On trouve dans la métropole beaucoup de domaines où le Grand Lyon et le département du Rhône travaillaient tous les deux, mais chacun de leur côté. Prenez la voirie : la plupart des rues sont de compétence communautaire, mais certaines sont départementales, comme le boulevard de ceinture. Nous avions donc deux services de voirie, obéissant à des normes différentes. Il fallait au moins six mois de discussion avant d’aménager le moindre carrefour. Tout cela sera unifié désormais. Même chose dans le domaine culturel, par exemple.

Mais il nous faut aller plus loin dans la recherche de l’efficacité, réunir en quelque sorte l’urbain et l’humain. Prenons le social. Le conseil général s’occupait de l’insertion sociale et professionnelle. Nous, du développement économique et de l’emploi. Aujourd’hui, dans un service unifié, on va rassembler ceux qui font de l’économie et ceux qui font de l’insertion. On travaillera en même temps, au même endroit, à : comment créer de l’emploi et comment faire venir les publics concernés par ces emplois.

Cela permettra de faire disparaître des doublons. Même si le conseil général avait la compétence en matière d’aide sociale, à travers les Maisons du Département, certaines villes disposaient aussi d’un CCAS (NDLR : Centre communal d’action sociale).

Même chose pour le logement : la Métropole en construit un certain nombre, mais le département aussi, l’OPAC du Rhône étant même le premier promoteur immobilier du territoire. Nous aurons désormais la main sur l’ensemble de la construction sur l’agglomération.

Il faut bien comprendre que ce n’est pas un processus abouti, mais nous avons jusqu’à 2020 pour faire vivre tout cela.

RM : donc pour vous, la disparition d’une couche du millefeuille territorial va se traduire par des économies. Avec à la clef des suppressions d’emplois ?

GC : non, ce sont les postes qui doublonnaient qui vont disparaître. Cela se fera de façon naturelle, sur trois-quatre ans, en fonction de notre turn-over qui est important.

RM : vous sentez-vous prêt à reprendre la compétence sociale dans son ensemble, elle qui était jusque-là l’apanage du département ?

GC : mais nous reprenons aussi une bonne partie du personnel du département, qui amène avec lui ses compétences ! Dont un bon nombre de cadres, à commencer par la directrice des services sociaux au conseil général.

Il y a là une forme de logique, beaucoup de grandes villes dans le monde exercent des compétences élargies dans ce domaine. Le Grand Londres gère déjà la Santé, les hôpitaux… Je pense que l’équilibre d’une ville repose sur une vision globale du lien social, qu’il nous appartient de maintenir ou de créer dans une société qui se disloque. Réunir le social et l’économie, c’est aussi préparer une ville du bien-être.

RM : que deviennent les 68 communes du Grand Lyon dans ce nouvel équilibre territorial ?

GC : pour elles aussi, les choses changent. Nous devenons une collectivité locale à part entière. Jusqu’à présent, nous étions simplement dans l’intercommunalité : toutes les communes étaient représentées. Ce ne sera pas le cas au nouveau conseil communautaire.

C’est pourquoi nous avons mis en place un “conseil métropolitain” qui regroupera tous les maires, sur la base d’un pacte de gouvernance qui consiste à leur présenter tous les projets avant de les faire voter par la Métropole.

Peu à peu, le territoire va se structurer. Il faut bien comprendre que ce n’est pas un processus abouti, mais nous n’avons pas attendu la réforme pour travailler avec tout le monde, et nous avons jusqu’à 2020 pour faire vivre tout cela. Six ans pour inventer le mouvement.

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En tant que Maire de Lyon, Gérard Collomb suit évidemment de près les résultats de l’Olympique Lyonnais. Ici avec les joueurs Alexandre Lacazette et Yohann Gourcuff après la victoire contre Marseille.
Photo Ville de Lyon

Régions Magazine : derrière le tableau idyllique de cette “nouvelle métropole”, il y aussi quelques “questions qui fâchent”… Vous allez verser 90 M€ par an au nouveau département du Rhône. Pourquoi ce cadeau ?

Gérard Collomb : il ne s’agit pas d’un cadeau, ni d’ailleurs de 90 M€. Mais d’une dotation de compensation. Vous le savez, sur Lyon, nous nous battons depuis toujours pour faire vivre les entreprises, avec quelques résultats. Et donc nous générons des recettes fiscales en conséquence. Il en va autrement pour le reste du département. Nous avons souhaité qu’au départ, les capacités d’autofinancement soient égales dans les deux collectivités. Or le département du Rhône, compte tenu de ses nouvelles recettes fiscales, se retrouvait avec un autofinancement négatif… La Métropole va donc lui verser une dotation annuelle, dont le montant fait encore l’objet de calculs à l’heure actuelle.

RM : vous faites face aux inquiétudes du personnel, avec un jour de grève au département en juillet, un autre dans les deux administrations début novembre. Pour quelle raison ?

GC : au départ des négociations, les organisations syndicales ont souhaité que dans les transferts d’une collectivité à l’autre, on retienne à chaque fois le meilleur de chaque statut : meilleur salaire, ou meilleur régime de temps de travail par exemple. Nous avons fait réaliser une étude par nos services : cela aurait coûté 20 M€ par an ! On était loin des économies attendues… Nous avons décidé de réaliser l’opération à “isocoût”.

Au demeurant, 99 % des personnels ont déjà accepté leur nouvelle affectation, et 86 % ont pu bénéficier de leur “premier choix”, un résultat qui paraît très satisfaisant.

RM : vous récupérez aussi les trois “emprunts toxiques” contractés par le département, alors que vous-même, en tant que maire de Lyon, aviez réussi à les éviter…

GC : en réalité nous en avons subi deux, contractés à l’époque par des sociétés satellites du Grand Lyon, mais que nous avons pu renégocier. Pour ceux du Département, qui pèsent effectivement d’un tout autre poids, nous avons décidé de nous les partager par l’intermédiaire d’une convention signée entre le Département et nous, selon une grille de répartition qui est train d’être négociée. Mais nous restons solidaires de la totalité des emprunts. Ce qui va nous permettre ensuite de les attaquer, et de tâcher de les faire annuler.

RM : vous “récupérez” aussi le Musée des Confluences, qui a généré de nombreuses polémiques…

GC : oui, c’est vrai, nous en devenons les propriétaires, juste après son inauguration. Ce sera à nous de le faire vivre, pour l’instant c’est une magnifique coque située à un endroit stratégique, avec l’ambition de raconter l’histoire de l’Humanité depuis ses origines. Je pense qu’il nous faudra l’ouvrir davantage vers l’avenir.

RM : vous devenez donc un défenseur de ce Musée ?

GC : à partir du 1er janvier 2015, à 100 % !

RM : début octobre vous avez annoncé que les investissements du Grand Lyon passeraient de 450 M€/an sur le mandat 2009-2013, à 250 sur le mandat actuel, soit une baisse de 40 %. N’est-ce pas envoyer un signal négatif en un moment aussi stratégique ?

GC : il nous faut faire face à la baisse programmée des dotations de l’État (NDLR : de 298 M€/an en 2015, à 218 en 2020 pour la Métropole par exemple). Donc on va gratter sur tout, en commençant par les budgets de fonctionnement. S’agissant de l’investissement, on va privilégier ceux qui génèrent le plus d’effet-levier, de manière à éviter tout effondrement du BTP sur notre agglomération. Il y a ici, à Lyon, une longue tradition du travail entre le public et le secteur privé. A La Pardieu, nous voulons arriver à un résultat simple : un euro de fonds publics investis doit générer 10 euros d’investissements privés.

Nous sommes en train d’y terminer une tour et je viens de signer pour une deuxième avec Swisslife. Dans les dix ans à venir, ce quartier verra la construction d’un million de m² de bâtiments, et d’une véritable “skyline” (ligne de gratte-ciel) !

Propos recueillis par Philippe Martin

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