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Par Olivier Duhamel
15 octobre 2017
Le 8 octobre, manifestation monstre dans les rues de Barcelone contre l’indépendance, aux cris de “vive la Catalogne, vive l’Espagne”.

Cataxit, catastrophe

Tribune – Olivier Duhamel, président de la Fondation nationale des sciences politiques (Sciences Po), analyse pour Régions Magazine, les conséquences de l’“indépendance autoproclamée” de la Catalogne. Y compris pour la France.

Le 1er octobre 2017 serait la date historique donnant mandat “pour que le peuple de Catalogne devienne un État indépendant sous forme de République”. Passons sur la correction de copie que suggèrent ces mots du président de la région catalane, prononcés le 10 octobre. Un peuple ne saurait devenir un État, n’en étant qu’une composante, puisqu’un État se définit par l’autorité d’un pouvoir sur un peuple dans un territoire. Passons aussi sur la contradiction d’un discours qui déclare une indépendance tout en décidant d’en “suspendre les effets”.

Ne passons pas trop vite cependant sur l’illégalité d’un référendum contraire à la constitution espagnole. Et encore moins sur l’illégitimité de son interprétation indépendantiste lorsque seuls 43 % des votants ont voté, pour dire “oui” à 90 % mais sans listes électorales fiables, ni contrôle du scrutin par des autorités indépendantes. Convenons qu’il en aurait été tout autrement d’un référendum légal, à l’honnêteté scrupuleusement contrôlée, et avec une domination du “oui” accompagnée d’une participation massive. Voilà pour répondre aux tenants de l’autodétermination sans limites.

En sus des conditions de sa proclamation, l’indépendance de la Catalogne soulève de sérieuses objections quant à ses conséquences. Elles seraient en effet néfastes pour quasiment tout le monde, hors la satisfaction d’amour-propre accordée aux catalanistes – pour ne pas reprendre l’expression très excessive de “catalibans”.

Néfaste pour les autres régions d’Espagne, à commencer par les plus pauvres, l’Estramadure et l’Andalousie, qui ne bénéficieraient plus de la péréquation entre régions propres à tout État démocratique.

Néfaste pour la Catalogne elle-même, qui sortirait de l’Europe et serait privée des bénéfices tant du marché unique que de l’euro.

Néfaste pour l’Espagne toute entière, perdant sa région la plus prospère, et risquant une contamination, par exemple basque, alors que cette question lancinante était enfin à peu près résolue.

Mais chacun le voit, et l’attention portée à la Catalogne le prouve, la question importe bien au-delà de la péninsule ibérique. Elle concerne aussi des pays voisins ou proches qui verraient monter les revendications de sécession. Ne négligeons pas les risques de contagion. Nul doute que les extrêmes-droites indépendantistes se verraient confortées, en Flandre comme en Padanie. Quant à la France, ne risquerait-elle pas de subir une poussée nationaliste en Corse, au moment même où des autonomistes y détiennent des positions de pouvoir susceptibles de les modérer ? Les autonomistes alsaciens, déjà soulevés contre la région Grand Est, ne se verraient-ils pas pousser des ailes ? Le catalanisme ne gagnerait-il pas le sud de l’Occitanie ?

Une indépendance catalane serait enfin néfaste pour l’Europe, qui, après l’amputation britannique, subirait une décomposition supplémentaire en des temps où il faut penser la bonne articulation entre régions, nations et Union européenne. L’histoire récente a montré que les États-nations peuvent se disloquer, particulièrement lorsqu’ils font vivre ensemble plusieurs “nationalités”, pour reprendre l’expression de la Constitution européenne. La régionalisation est une chose, la sécession une autre, et cette dernière risque de ruiner la première, comme le montrent les événements actuels en Espagne, dans lesquels le catalanisme provoque, quasi-mécaniquement, une réaction espagnoliste des plus jacobines.

Bref, un Cataxit offrirait certainement une belle occasion de fête grandiose une nuit ici et là, mais elle se terminerait par une gigantesque et durable gueule de bois un peu partout.

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